jeudi 12 juillet 2007

L'anarchie en poche

Pour continuer le débat après Les Chiens ont soif


à propos des anars et de leur relation à l'État

Depuis le succès remporté par son petit livre Anarchisme (1), Normand Baillargeon est sans doute devenu le libertaire le plus connu et le plus sollicité du Québec. Le professeur de l'UQAM a fait paraître l'automne dernier deux nouveaux titres : La lueur d'une bougie, transcription d'une conférence sur l'éducation et la raison, et Les chiens ont soif, dont il sera question ici.

Les chiens ont soif, présenté comme un recueil de "critiques et propositions libertaires", est en fait un pot-pourri des meilleurs textes publiés par Baillargeon au fil des ans. Les lecteurs et les lectrices de la presse alternative, comme Le Couac et Espace de la parole, risquent d'ailleurs de reconnaître une bonne partie des textes proposés. Les sujets abordés sont les dadas habituels de Baillargeon --le contraire eut été surprenant!-- soit les médias, l'éducation, l'économie et l'anarchisme. En général, même s'il jouit d'une plume plus heureuse et s'il est plus acide et virulent que la moyenne, peu de choses distinguent la critique sociale de Baillargeon du reste de la gauche. Si ce n'est que, pour Baillargeon, la critique n'est que l'un des versants de la montagne de travail à accomplir, l'autre étant la nécessité de proposer des alternatives. C'est surtout à ce chapitre que transparaît l'engagement libertaire de l'auteur. En effet, ses propositions alternatives, tout en étant résolument "moderne et réaliste" (2) sont également franchement "utopiques" et nécessiteraient une rupture marquée avec le paradigme dominant.

Sur les médias, l'auteur reprend essentiellement les analyses chomskiennes et vulgarise le "modèle propagandiste des médias" qui est ensuite illustré dans quelques études de cas locales (notamment l'exode des cerveaux et la campagne pour les baisses d'impôts, deux cas on ne peut plus liés). Sur l'éducation, Baillargeon fait une critique des orientations affairistes actuelles de l'Université et rappelle les propositions et les expériences des anarchistes dans ce domaine. En matière économique, en plus de faire dans plusieurs textes une critique des veaux d'or actuels et de l'économisme ambiant, Baillargeon présente également un modèle économique alternatif développé aux É.-U.: l'économie participative. Sans être nécessairement géniales, les idées de l'économie participative ont au moins le mérite de poser (et de répondre à) la question "de quoi aurait l'air une économie non-capitaliste ? ".

État, réformisme, anarchisme

C'est cependant au chapitre de l'anarchisme que ça se gâte à mon avis. Premièrement, comme pour le reste du livre, il s'agit de textes recyclés (l'intro du chapitre est même carrément tirée de Anarchisme, c'est tout dire). Sauf erreur de ma part, ils avaient été publiés dans la revue Argument en réponse à des critiques faites suite à la publication de Anarchisme. Le hic, c'est que les textes critiques publiés alors ne sont bien sûr pas repris dans Les chiens ont soif, ce qui n'aide pas à la compréhension. Deuxièmement, Baillargeon écrit, à mon sens, quelques énormités qui prêtent inutilement flanc à la critique (3).

Dans le texte Précisions sur l'anarchisme, au sous-titre "État, réformisme, anarchisme (4)", Baillargeon affirme que, dans la lutte contre le "néolibéralisme", en se portant à la défense d'un système de santé universel et public, en défendant l'accessibilité à l'éducation, en combattant les coupures dans l'aide-sociale ou l'assurance chômage, en revendiquant des logements sociaux, etc., les anarchistes sont appeléEs, "si nous ne jouons pas avec les mots", à "se porter à la défense de certains aspects de l'État (5)".

Avant d'aller plus loin, il sera peut-être bon de préciser que l'auteur de ces lignes est impliqué dans ce type de lutte. Je pense aussi que, comme l'écrit Baillargeon, "en attendant d'avoir imaginé et mis en place des alternatives qui correspondraient mieux à nos objectifs, on ne peut se contenter de dire aux enfants sous-alimentés ou aux personnes en attente de soins que l'État est un frein à leur liberté et que nous ne pouvons ni ne voulons rien faire pour assurer qu'ils soient nourris ou soignés, ici, maintenant, tout de suite. (6)"

Dire et écrire qu'en défendant un système de santé public et universel, on défend en fait un aspect de l'État, me semble abusif et une importante concession à nos adversaires autoritaires. Quand nous nous positionnons pour un système public et contre la privatisation, il me semble que ça ne veut pas dire défendre l'État contre le marché. Ça veut simplement dire défendre un système public contre le marché. Non? Dans une société libertaire, sans État, il y a fort à parier qu'il y aurait quand même un système de santé et, peut-être, un système d'éducation. Ce sont des fonctions sociales qui ont été accaparées par l'État. En fait, dans nos luttes, ce que nous défendons surtout, c'est un financement public adéquatLes fonds de l'État étant en majeure partie tirés des poches des salariéEs, nous ne devrions avoir aucun scrupule à les revendiquer. Après tout, ou bien cet argent s'en ira en subventions aux entreprises et en "service de la dette" --ce qui serait un transfert direct de richesses des couches moyennes vers la classe supérieure-- ou bien il va dans des programmes sociaux. À mon sens, il ne s'agit là que de récupérer une partie de ce qui nous a été pris.

D'autre part, tout comme Baillargeon pense qu'il faut à la fois critiquer et proposer, je ne pense pas que nous pouvons, dans nos luttes, faire l'économie du travail de critique et de proposition alternative. Il est clair que les systèmes d'éducation et de santé actuels, même s'ils sont moins pires que s'ils étaient privés, ne sont vraiment pas géniaux. On ne peux pas simplement défendre le statu quo dans nos luttes, une erreur fréquente de "la gauche". Il est impératif, là comme ailleurs, de démasquer et dénoncer les hiérarchies et les autorités illégitimes. C'est ici que peut se faire la distinction entre une approche libertaire --au moins potentiellement-- et une approche platement réformiste. Non seulement nous revendiquons un financement public mais nous entendons également subvertir le paradigme autoritaire en revendiquant également l'autonomie et l'autogestion (ce qui aurait pour effet de détacher définitivement le service public de la sphère étatique).

Il me semble que le défunt Mouvement pour le Droit à l'Éducation (MDE) avait fait une certaine percée à ce sujet. Les revendications centrales du mouvement étaient, en effet, au nombre de trois : financement public et adéquat, gratuité scolaire et démocratisation de l'éducation (autogestion). Il ne fut jamais question, au sein du mouvement, de défendre l'État en défendant l'éducation. La bataille de l'autonomie et de l'autogestion n'est bien sûr pas une bataille facile, et, dans un monde autoritaire, elle est toujours à refaire (voir les coops, par exemple), mais elle en vaut le coup. Il est de notre devoir, dans nos luttes, de toujours laisser la porte grande ouverte à une rupture potentielle avec le paradigme dominant , mais, en disant que nous défendons en fait l'État, nous la fermons nous-mêmes à double tour. Comment pourrons nous réhabiliter l'utopie si nous clamons nous-mêmes haut et fort que nous défendons au jour le jour la grisaille d'un quotidien autoritaire? Il faut ouvrir les fenêtres du possible, sinon on étouffe.

Comme le souligne Baillargeon, les parallèles à faire avec l'anarcho-syndicalisme à ce chapitre sont nombreux. Effectivement, comme le dit Baillargeon, "à l'époque où l'anarcho-syndicalisme était très présent, il ne serait venu à l'idée de personne de soutenir que, puisque les anarchistes en sont venus à penser qu'il faut défendre les salariés (sic), c'est qu'ils estiment que l'anarchisme n'a simplement plus prise sur le réel. (7)" Il faut dire que, dans le temps, il ne serait venu à l'idée d'aucun théoricien anarchiste de dire qu'en faisant grève pour une augmentation de salaire, les anarcho-syndicalistes défendaient un aspect du capitalisme...

Camille

Les Chiens ont soif, 180 p.

Normand Baillargeon

Agone/Comeau Nadeau, 2002

(1) Anarchisme, Normand Baillargeon, l'île de la tortue, Montréal, 1999, 127 p. Repris en 2001 chez Agone / Comeau Nadeau sous le titre l'Ordre moins le pouvoir, histoire et actualité de l'anarchisme.

(2) C'est à dire que, sans renier les propositions classiques de l'anarchisme, les alternatives de Baillargeon sont actualisées et en phase avec la réalité sociale d'aujourd'hui.

(3) En tout cas, dans Le Devoir, on ne s'est pas gêner pour dire que l'anarchisme était dépassé puisque même les anarchistes défendaient l'État.

(4) Les chiens ont soif, p. 69.

(5) Idem, p. 71.

(6) Idem p.71.

(7) Idem p. 70.


(Publié pour la première fois dans le numéro 2 de Ruptures (mars 2002))

1 commentaire:

Guillaume Lamy a dit…

Écoutez une entrevue avec Normand Baillargeon à propos de son livre : L'ordre moins le pouvoir (LUX, 2006).

Ici pour l'entrevue
Bonne écoute