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dimanche 15 juillet 2007

La grève étudiante, racontée par des libertaires de ...Québec

Les réformes mises de l’avant par le gouvernement Charest l'automne dernier ont permis, au cours des derniers mois, de remettre sur pied un mouvement étudiant endormi depuis plusieurs années. Résultat : le déclenchement de la grève générale illimitée. Ce mouvement de lutte représente une réalisation peu courante dans notre histoire. Même si les étudiantEs de Québec entrèrent tardivement dans la mouvance contestataire, le rôle que nous avons joué ne fut pas pour autant insignifiant.

Bien que le résultat que nous connaissons actuellement reste particulièrement insatisfaisant et que le spectre de la trahison était prévisible, cette période de grève demeure particulièrement instructive sous plusieurs aspects. Elle présente de nombreux points positifs qui peuvent s’inscrire dans une perspective anarchiste. En effet, en excluant l’attitude autoritaire des fédérations étudiantes, cette grève a permis à plusieurs d’entre nous (étudiantEs) d’avoir un premier contact avec certains principes libertaires. Premièrement, notons que la grande majorité des décisions furent prises en assemblée générale, incluant l’ensemble des moyens de pressions qui furent adoptés sur des bases de démocratie directe. Deuxièmement, la grève fut ponctuée d'une foule d'actions toutes plus significatives et imaginatives les unes des autres, comme par exemple les blocages et occupations de nombreux lieux reliés à la cause. Bref, le principe d’action directe mit de l’avant durant cette grève est tout à fait remarquable et s’inscrit en droite ligne avec la perspective anarchiste. Ces occupations furent à la fois une prise de position par l’action directe et une preuve d’organisation démocratique et révolutionnaire. Nous pouvons donc, malgré notre déception générale, admettre que cette grève étudiante fut formatrice pour les luttes à venir ainsi qu’un point de départ pour le rétablissement et la cohésion du mouvement étudiant futur. J’aimerais saluer la ténacité de nos camarades du Cégep du Vieux-Montréal qui ont réussi à démontrer que l’auto-organisation des lieux d’enseignements est possible.

Nous ne devons absolument pas laisser retomber la pression si l’on veut réussir à imposer d’autres choix à une société qui est la nôtre. Que la lutte continue jusqu’à la gratuité scolaire et l‘enrayement de l’endettement étudiant!

Un camarade de Québec

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Extrait de Cause commune no 6

Logement: Une victoire populaire à Québec

CertainEs se souviendront peut-être du «squat du 920 de la Chevrotière», à Québec en 2002? L'occupation s'était soldée par une trahison des élites du mouvement coopératif et la promesse du développement côte-à-côte d'une coopérative d'habitation et de condos de luxe. Le problème, c'est que les condos ne se sont jamais vendus et que le promoteur a déclaré forfait l'automne dernier. Revirement majeur: après six mois de pressions populaires, la municipalité vient de donner son accord de principe à un deuxième projet de coopérative pour remplacer les condos.

Une victoire après 30 ans de luttes

Dans la foulée de la Révolution tranquille, le quartier Saint-Jean-Baptiste a été défiguré il y a 30 ans par la construction des horribles édifices de la colline parlementaire, la percée d'un boulevard moderne et la construction d'une série de grands hôtels. Le hasard a voulu que le pic des démolisseurs ait oublié certains coins des secteurs visés par la «rénovation urbaine», ce fut le cas de six maisons situé sur l'Îlot Berthelot. Avec le temps, ces maisons ont pris une véritable valeur de symboles dans les luttes urbaines de la Vieille Capitale. Une poignée de locataires récalcitrantEs ont en effet tenu tête à des multinationales et aux pouvoirs publics pendant 20 ans, jusqu'à ce que, dans les années 1990, la lutte paie et transforme quatre des six maisons en coopérative d'habitation.

Même si pour le commun des mortels la lutte à l'ÎIot Berthelot était terminée avec la création de cette coopérative, les irréductibles gaulois du groupe local du FRAPRU (le Comité populaire SJB) n'ont jamais réellement accepté d'abandonner les deux maisons restantes et le terrain vague donnant sur le boulevard René-Lévesque. En 2002, le Comité populaire revenait à la charge en lançant l'occupation de l'une de ces maisons avec le renfort de plusieurs jeunes anticapitalistes et libertaires. C'est ainsi qu'est né le «squat du 920 de la Chevrotière» qui a duré quatre mois et dans le sillage duquel est né l'Infoshop La Page Noire.

Il est remarquable qu'à l'annonce de l'abandon du projet de condos de luxe, le Comité populaire ait eu l'audace de relancer un projet de coopérative sur l'Îlot Berthelot et ressorti les plans dessinés en... 1997. La mobilisation permanente d'un comité de requérantEs composé d'une trentaine de ménages du quartier croyant au projet et, surtout, désirant y demeurer a eu raison d'une administration municipale affaiblie par une campagne électorale imminente. Il ne manque plus que l'annonce gouvernementale des nouvelles unités de logements sociaux pour que commence la construction de 75 logements coopératifs sur le site. Cause commune salue l'instransigeance et l'intelligence collective du Comité populaire et des requérantEs de Saint-Jean-Baptiste. Vous nous prouvez une fois de plus que seule la lutte paie...

(publié pour la première fois dans Cause commune no 6 (printemps 2005)

RAPATRIEZ CHERFI

Après le refus de sa demande d'asile aux Etats-Unis en octobre dernier, Mohamed Cherfi a dû faire appel de cette décision, appel qui sera entendu en février. Après cet appel, l’épée de Damoclès qui pèse sur sa tête sera des plus lourdes ; Mohamed sera en danger d’être déporté en Algérie où sa vie est en danger. Rappelons qu’il a fui l’Algérie en tant qu’objecteur de conscience (il a refusé de faire son service militaire) et qu’il a critiqué le gouvernement algérien publiquement en tant que porte-parole du Comité des algériens sans statuts (CASS)

Pourtant (et on reconnaît là l’État qui emprisonne), une demande de parrainage collectif a été déposée auprès des autorités canadiennes et québécoises afin d’obtenir son rapatriement au Canada. Mais, l’immobilisme du gouvernement canadien et les blocages bureaucratiques d’Immigration Canada, combinés à l’accélération des mesures légales du juge américain pour le déporter, prouvent que Mohamed est un prisonnier politique. Ce réfugié a trop parlé pour ses pairs, il connaissait ses droits et a participé, entre autre, à l’occupation du ministère de l’immigration avec le CASS. Le Canada et les Etats-Unis ont visiblement décidé de le punir pour son activisme : la police de Qc a violé le sanctuaire de l’Église unie St-Pierre à Québec pour l’arrêter, et ce, avec la complicité d’Immigration Canada qui l’a immédiatement déporté à la prison de Batavia (New York).

Emprisonné, Mohamed vit une situation de détresse extrême. Si il est déporté, ce sont le harcèlement psychologique, les sévices et autres violences étatiques qui l’attendent. C’est à nous de démontrer notre solidarité en participant à la campagne de cartes postales organisée par le Comité de solidarité avec Cherfi (www.mohamedcherfi.org ). Il faut aussi participer aux actions du CASS et de No one is illegal afin de lutter pour les droits et l’intégrité des autres réfugiés qui sont quotidiennement persécutés

RAPATRIEZ CHERFI, SON PAYS EST ICI !

(publié pour la première fois dans Cause commune no 5, début 2005)

POST-MORTEM DE LA GRÈVE À LA SAQ

Les syndiquéEs de la SAQ ont finalement mis fin, le 8 février dernier, à une grève générale qui durait depuis près de 3 mois et qui aura été marquée par bien des péripéties. Les syndiquéEs ont perdu la bataille sur un des principaux points qui les opposaient à leur patrons, soit l'assignation des employéEs à temps partiel. La SAQ reviendra donc, dans à peu près toutes les succursales des grands centres, à une main d'oeuvre «stable», qui ne travaille que dans un magasin, à raison de 15 à 20h semaines. En «échange», le dossier de la conciliation travail-famille progresse --on ne créera plus de postes à temps plein couvrant tout le week-end-- et le plancher d'emploi est réhaussé, créant ainsi entre 80 et 220 nouveaux postes réguliers. Cause commune ne connaît pas tous les détails de la nouvelle convention collective mais ça ressemble beaucoup à 3 mois de grève pour rentrer au travail essentiellement sur la base de l'offre patronale qui avait été rejetée en décembre. En plus, le syndicat semble plus divisé que jamais, le mandat de grève ayant été voté à plus forte majorité que le retour au travail (un quart des membres ont votés contre la recommandation de l'exécutif, ce qui n'arrive à peu près jamais, sauf en cas de défaite). Qu'est-ce qui s'est passé?

AUTOPSIE D'UNE STRATÉGIE

Comment expliquer ce médiocre résultat malgré une stratégie qui pouvait sembler gagnante --frapper pendant la période la plus achalandée-- et un certain capital de sympathie en début de conflit? Il est évident que l'exécutif syndical tablait essentiellement sur son rapport de force d'avant les fêtes. Or, il a sous-estimé la détermination de l'employeur et sur-estimé ses propres moyens (c'est facile à dire aujourd'hui, avec le recul, mais c'est quand même ça qui s'est passé).

Pour ce qui est du capital de sympathie des grévistes, disons qu'il s'est épuisé assez vite lui aussi. À priori, les revendications contre la précarité et pour la conciliation travail-famille ont la cote. Et effectivement, en début de conflit, quand les journalistes en étaient encore à expliquer pourquoi les gens de la SAQ étaient en grève, la stratégie de gagner l'opinion publique avait l'air de marcher. Sauf qu'un moment donné, quand les dit journalistes ont écris trois papiers sur les revendications et deux portraits de syndicalistes sympathiques, ils passent à d'autre chose. Ça prend du nouveau et le nouveau c'est ce qui se passe sur les lignes. Rapidement on est passé d'une couverture médiatique concentrée sur la «cause sociale» à une couverture de faits divers faite d'altercations, de bousculades, d'engueulades. En quelques jours, les sympathiques jeunes grévistes sont devenus dans l'opinion médiatique des brutes épaisses qui s'attaquent aux clients. Après sont venu les éditoriaux sur les «enfants gâtés» et les «gras durs». C'est comme ça que, sans même s'en rendre compte, les grévistes ont perdu la bataille de l'opinion publique, alimentant eux-mêmes leur défaite en rejetant la durée de plus en plus longue de leur grève sur la non-solidarité des clientEs.

LA SOLIDARITÉ AURAIT EU BIEN MEILLEUR GOÛT

Peut-être qu'en recherchant prioritairement la solidarité des clientEs, les grévistes se sont trompés de cible? En y réfléchissant bien, le rapport de consommation est un rapport strictement individualiste. Exiger la solidarité des clientEs et en faire un axe central était peut-être utopique (une utopie que nous avons partagée, soit dit en passant). La solidarité étant une action essentiellement collective, les grévistes auraient peut-être dû faire appel à d'autres travailleurs et travailleuses organiséEs, d'autres syndiquéEs, plutôt qu'au grand public. Car si la solidarité du public a manqué, il faut bien reconnaître que la solidarité syndicale a été encore plus pathétique --à part quelques blocages de magasin par des groupes de la FTQ et de la CSN--et s'est terminée en foire d'empoigne inter-centrales peu glorieuse. Il y avait deux façon de faire mal à la SAQ: attaquer la vente ou attaquer l'approvisionnement. Plutôt que de dresser des lignes de piquetage devant les magasins, pourquoi les grévistes n'en ont pas dressé devant les entrepôts? Plusieurs syndicats refusent catégoriquement de traverser une ligne de piquetage, peut-être que les employéEs des entrepôts de la SAQ auraient fait de même si on avait fait appel à leur solidarité de classe? C'est sans doute illégal, comme de briser les injonctions sur le nombre de piqueteurs, mais ça aurait peut-être valu la peine d'essayer.

On a beau jeu de produire une analyse du conflit maintenant qu'il est terminé. Nous même n'avons rien trouvé de mieux à proposer pendant cette grève que d'organiser de petites actions de perturbations dans les magasins et de passer des tracts en appelant à la solidarité des clientEs. Nous écrivions même que «seule la solidarité des clientEs pourrait abréger le conflit», nous n'avons donc pas de leçon à donner aux grévistes. Nous avons fait de notre mieux pour répondre à l'appel à la solidarité lancé par les grévistes. Nous sommes aller sur les lignes de piquetages dans quatres villes et chaque fois nous avons organisés des actions directes dans les magasins ouverts. À Montréal, les camarades de la NEFAC ont même organisés des visites hebdomadaires attirant jusqu'à une trentaine de libertaires sur la fin. Nous avons produit un tract, une affiche, nous avons fait des entrevues avec des grévistes pour les radios et journaux communautaires. Rien de glorieux, ni de déterminant dans le rapport de force, mais c'était là tout ce qu'une petite organisation révolutionnaire pouvait faire --ni plus, ni moins.

Le capitalisme est déshumanisant, il réduit les salariéEs à des marchandises ou à de simples rouages d'un système de distribution de la marchandise. La consommation elle-même est déshumanisante, en isolant les gens les uns des autres. Les clientEs sont malheureusement prêtEs à accepter cette déshumanisation en autant qu'on les laisse consommer en paix et profiter de tous les rabais possibles et imaginables. Ce que cette grève démontre, en dernière analyse, c'est que si l'opinion publique joue un rôle dans les conflits, les grèves sont d'abord et avant tout des questions de rapport de force. Dans le commerce et certaines autres industries, surtout quand l'entreprise continue d'opérer, le rapport de force est en défaveur des syndiquéEs. Pour le rééquilibrer, il faudra retrouver les moyens de vraiment perturber les entreprises quand nous tombons en grève. Souvent, cela voudra dire retourner à des actions directes touchant soit à la circulation de la marchandise, soit à l'approvisionnement en pièce et en matière première. C'est surtout dans le cadre de ces actions que la solidarité de classe sera requise. L'action directe, celle qui atteint son but avec ou sans couverture médiatique, reste notre arme de prédilection.

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Publié pour la première fois dans Cause Commune no5 (début 2005)

Des logements rares qui coûtent la peau des fesses

De janvier à mars, les locataires reçoivent leur avis de renouvellement de baux et la mauvaise nouvelle qui l'accompagne généralement : l'augmentation de loyer. Crise du logement oblige, de plus en plus de gens se retrouvent pris à la gorge avec des logements qu'ils et elles ne peuvent plus se payer. À moins de refuser l'augmentation de loyer...

La crise s'installe à domicile

Selon les associations de locataires, la crise du logement n'est pas terminée, elle s'est simplement transformée pour devenir une crise du logement abordable. Le FRAPRU estime qu'il manque toujours cruellement de logements --plus de 15 000-- pour atteindre un taux d'innocupation «équilibré» et pour que «le marché du logement cesse d'être à l'avantage flagrant des propriétaires». Preuve incontestable que les théories libérales sont de la bouillie pour les chats, le sacro-saint marché est bien incapable de fournir en quantité suffisante un bien aussi fondamental que le logement.

Selon les chiffres de la Société canadienne d'hypothèque et de logement, les loyers ont augmenté radicalement depuis le début des années 2000, beaucoup plus rapidement que l'inflation. À Montréal, par exemple, les locataires d'un 4 1/2 paient en 2004 l'équivalent de 14 mois de leur loyer de l'an 2000. C'est-à-dire que le loyer moyen d'un logement de deux chambres à coucher est passé de 509$ par mois à 594$ (ce qui donne 1 020$ de plus par année, soit deux mois de loyer de l'an 2000). Concrètement, les propriétaires profitent donc de la crise du logement pour s'en mettre plein les poches. Et ils ont le culot d'en demander encore plus, suggérant au gouvernement d'abandonner la construction de logements sociaux pour plutôt donner des «aides» aux personnes qui ne peuvent payer leurs loyers.

Des hausses de loyer salées!


Prix d'un 4 1/2
Ville en 2000 en 2004 % hausse
Montréal 509$ 594$ 16,7%
Gatineau 544$ 663$ 21,9%
Québec 506$ 596$ 15,1%
Dans la seule dernière année, à Sherbrooke, la hausse a été de 5,1 %, et à Trois-Rivières, elle a atteint 4,8 %.

Source: FRAPRU, selon des chiffres de la SCHL.


Refusez les hausses de loyer

Les loyers qui augmentent en période de crise ne baisseront pas quand la crise se sera résorbée. La stratégie des propriétaires quand le marché leur est défavorable est plutôt d'offrir des «gratuités» (mois gratuit, peinture gratuite, etc.), jamais de baisser le prix des loyers. Une prise de conscience collective est impérative: la seule manière de ralentir un tant soit peu la hausse vertigineuse des loyers est de refuser les hausses quand elles se présentent, tout simplement.

Les locataires ont en effet le droit, depuis 1980, de refuser une hausse de loyer tout en conservant leur logement. Après la réception d'un avis de renouvellement de bail, ils et elles ont 30 jours pour refuser la hausse de loyer. Les comités logement suggèrent fortement d'attendre la publication des indices de la Régie de logement (publiés dans la troisième semaine de janvier) afin de juger si la hausse «proposée» par leur propriétaire est abusive, auquel cas ils et elles devraient la refuser. Le site web du RCLALQ expliquent comment faire. En cas de doute, on peut consulter le comité logement de sa ville ou de son quartier (la liste est disponible sur cette page web).

En attendant, on ne pourra nous enlever de la tête l'idée qu'une société réellement humaine devrait fournir à tous ses membres un endroit décent où vivre. Qu'une crise du logement assez sévère pour jeter des gens à la rue puisse exister et perdurer dans une société riche comme le Québec nous semble une preuve suffisante de la faillite du capitalisme et de son économie de marché.

(publié pour la première fois dans Cause commune no5, début 2005)

Actions de solidarité avec les grévistes de la SAQ

Des membres de la NEFAC ont organisé des actions directes de solidarité avec les grévistes de la Société des alcools du Québec (SAQ) à Montréal et Québec ce week-end. Voici un bref compte-rendu.

À MONTRÉAL

Vendredi le 10 décembre dernier, un petit groupe de militant-e-s de la NEFAC-Mtl et quelques autres libertaires ont rendu visite aux grévistes de la SAQ qui avait établi une ligne de piquetage devant la succursale située au coin des rues Beaubien et St-Hubert.

Après avoir parlé brièvement aux grévistes (qui étaient très content-e-s d'avoir un appui), nous sommes entré-e-s dans le magasin pour entreprendre des actions rigolotes. Nous avons rempli des paniers avec des dizaines de bouteilles, changé l'emplacement des produits et joué aux autos tamponneuses avec certains clients "yuppies". Curieusement, une odeur de mouffette s'est aussi répandue dans le magasin durant notre passage...

En arrivant aux caisses, voyant le prix faramineux que tout cet alcool nous aurait coûté (500$ et +), nous avons demandé des rabais. Notre raisonnement fut que si la SAQ veut flexibiliser le travail de ses employé-e-s, nous pouvions, comme client-e-s, aussi profiter d'un prix plus flexible. Évidemment, les cadres-scabs qui remplacent les employé-e-s aux caisses n'ont pas suivi notre logique et la sécurité a été appelée pour nous expulser du magasin.

Une fois dehors, nous avons distribué des tracts (voir le pdf) appelant les client-e-s à faire preuve d'une "solidarité qui pourrait abréger le conflit". Des copies de notre journal, Cause Commune, ont été distribuées aux grévistes qui disaient avoir "chaud au coeur" d'être appuyés de la sorte. Avant de partir, avec l'odeur de mouffette qui sortait du magasin et qui nous passait sous le nez, un gréviste a mentionné, en blaguant bien sûr, "qu'un vent de changement soufflait sur la SAQ"!

*Nous sommes retourné à la même succursale le vendredi suivant et on s'est fait expulser par l'escouade tactique (cliquez pour lire le compte-rendu).*

À QUÉBEC

Nos actions rigolotes initialement prévues pour le samedi 12 à midi ont dû être reportées au dimanche 13 décembre en raison d'une importante tempête de neige. Nous avions décidé de visiter l'une des succursales de la SAQ ouverte dans la région, située dans le quartier St-Roch en basse-ville, pour y mener sensiblement le même type d'action qu'à Montréal. Quelle ne fut pas notre surprise quand nous avons constaté qu'il n'y avait aucun piquetage dimanche après-midi!

Qu'à cela ne tienne, nous avons décidé d'y aller quand même. Nous sommes entrés en équipes et nous avons fait de «grosses emplettes» (plusieurs milliers de dollars au total). C'était assez déprimant de voir l'énorme quantité de client-e-s peinard-e-s en train d'acheter de l'alcool par caisses entières. Arrivés aux caisses, nous nous sommes informés du déroulement du conflit et pourquoi il n'y avait pas de piquetage. On nous a expliqué qu'au lieu de «niaiser» à dix devant une succursale, 150 grévistes étaient en ce moment au SAQ-Dépôt pour tenter de le bloquer complètement. Fuck! Nous avons fait rapidement notre boniment comme quoi il fallait que les clientEs se montrent solidaires et que nous boycottions la SAQ en laissant nos paniers là. Nous avons été expulsés après avoir passé quelques tracts. Sans surprise, les gardiens de sécurité ont semblé être peu impressionnés par notre appel à la solidarité de classe (ils sont syndiqués chez les métallos)...

À la sortie, nous avons décidé d'aller voir à la SAQ-Dépôt. Quand nous sommes arrivés, il était trop tard, la manif était finie et il ne restait qu'une dizaine de grévistes entasséEs dans un fort de neige à l'entrée. Nous sommes aller leur parler pour leur dire que nous étions solidaires, leur raconter nos petites actions à Montréal et Québec et leur donner un tract et une copie de Cause commune chacun. La réception fut très bonne. À leur demande, nous avons laissé un tract sur les pare-brises de toutes les voitures dans le stationnement (et il y en avait!).

Nous ne nous faisons aucune illusion, ni sur le caractère de la lutte, ni sur la portée de nos actions. Pourtant, nous croyons que toutes deux sont importantes. La grève des employéEs de la SAQ n'est pas révolutionnaire, ni même radicale. Ce n'est qu'une lutte syndicale pour défendre des conditions de travail décentes, sans plus. Mais justement, n'est-ce pas la base de la lutte de classe? Cette lutte nous apparaît importante parce que les grévistes luttent contre la précarité, véritable fléau, et pour améliorer leurs conditions dans un contexte idéologique difficile. En soit, il s'agit d'une rupture dans un climat social fait de passivité. Pour ce qui est de nos actions, il s'agit d'une goutte d'eau dans l'océan de l'indifférence sociale et d'une bien légère perturbation de la SAQ. Les grévistes, sur leurs propres bases, sont capables de beaucoup plus de perturbations et le prouvent quotidiennement. Pourtant, nous jugeons qu'il est vital de se montrer solidaires et de se mouiller, précisément à cause du contexte idéologique défavorable et de l'indifférence généralisée. De plus, il ne faut pas sous-estimer l'effet psychologique d'un appui extérieur --à la grève et au mouvement syndical-- sur «le moral des troupes». Nous osons espérer que ces actions puissent servir d'exemple et faire tache d'huile. Nous avons bien l'intention de récidiver si le conflit perdure...

En dehors des grandes mobilisations spectaculaires, il nous semble que ce type d'action, dans les quartiers et sur les lieux de travail, devrait constituer le quotidien d'une organisation révolutionnaire anarchiste. À l'étape actuelle, le développement de la NEFAC ne permet pas d'aller beaucoup plus loin. Produire un journal et des affiches, coordonner de petites actions directes, participer à des regroupements plus larges comme la CLAC. C'est ce que nous pouvons faire actuellement. Plus nous serons nombreux et nombreuses à nous organiser, plus nous pourrons mener d'actions de ce type.

(décembre 2004)

D comme Démocratie Directe

On entend souvent vanter les mérites des sociétés dites « démocratiques ». Chaque fois qu'un scrutin a lieu, tous les commentateurs nous rabâchent les oreilles en insistant sur le fait que « le peuple a parlé », que « la démocratie est en santé ». Élire des représentants tous les quatre ans : est-ce vraiment à travers les urnes que se fonde le pouvoir populaire? À en croire la désaffection de plus en plus de « citoyens » et de « citoyennes » vis à vis le jeu électoral, on peut sérieusement en douter. Ici comme ailleurs, un fossé se creuse entre la population et la classe politicienne. Nous sommes de plus en plus nombreux-euses à réaliser que ces maires, ces députés, ces ministres, ne représentent qu'eux mêmes et une clique d'hommes d'affaires dans tout ce cirque.

À n'en pas douter, les anarchistes sont résolument opposéEs aux fondements de la démocratie bourgeoise. En effet, le système « démocratique » actuel s'appuie sur la renonciation de notre pouvoir individuel et collectif au profit d'un nombre restreint de professionnels de la politique. Ces dirigeants « élus au suffrage universel » (gage de légitimité, il va sans dire!) administrent ensuite ce pouvoir qui leur est « confié » en fonction d'intérêts particuliers qui sont rarement ceux de la majorité. Pas besoin d'aller bien loin pour s'en convaincre : qu'on regarde les politiques mises de l'avant par les différents gouvernements qui se sont succédés au Québec et au Canada depuis que vous êtes en âge de voter. Qu'ont-ils fait avec le pouvoir d'État, sinon l'utiliser pour récompenser et protéger leurs amis siégeant sur les conseils d'administration d'entreprises « bien de chez nous ». Et tout cela au nom de l'intérêt général! Ce système hautement hiérarchisé nous empêche d'avoir une réelle prise sur les enjeux qui nous touchent. Rien ne sert de le replâtrer en ajoutant un zeste de participation par ci, une dose de consultation publique par là... Il faut abattre la structure autoritaire qui commande nos vies.

C'est à partir de ces quelques constats que les anarchistes ont développé une toute autre idée de la démocratie. Nous pensons qu'il faut renverser la pyramide du pouvoir pour le ramener à la base : dans nos quartiers, dans nos lieux d'étude ou de travail. Là où nous vivons, là où nous travaillons, nous devons avoir la possibilité de se pencher sur les questions qui nous touchent. La démocratie n'a de sens que si elle se vit au quotidien, le plus directement possible. D'ailleurs, on trouve ici et là dans notre société des îlots de démocratie directe, la plupart du temps dans des espaces qui ont été créés pour faire contrepoids au système capitaliste et bureaucratique. Dans ces lieux de contre-pouvoir, l'assemblée générale sert souvent d'instance de délibération et de décision. Bien qu'imparfait, ce mode d'organisation a l'avantage de permettre à chacun de pouvoir s'exprimer, de débattre et de décider sur un pied d'égalité avec les autres.

Bien entendu, il y a des enjeux qui ont un impact plus global, dépassant notre vie quotidienne. On peut trouver des solutions aux enjeux de société de façon radicalement démocratique, tout en évitant le piège de la démocratie représentative (qui consiste à donner un chèque en blanc au gouvernement une fois qu'il est élu). Les anarchistes croient qu'il est possible (et parfois même souhaitable) que la base puisse mandater des déléguéEs afin de trouver des solutions collectives avec d'autres groupes aux prises avec des problèmes similaires. Ces déléguéEs doivent être directement imputables des décisions prises au nom des autres et immédiatement révocables si ils ne respectent pas les mandats qui leur sont confiés. C'est le seul moyen d'éviter que certains parlent en notre nom sans nous avoir consulté, comme c'est trop souvent le cas actuellement, y compris dans nos propres organisations (qu'on pense à certains dirigeants syndicaux ou étudiants!).

Cette façon d'entrevoir le politique n'est pas utopique. La démocratie directe s'est vécue sur une grande échelle dans plusieurs moments marquants de l'histoire des luttes populaires à travers le monde. Aujourd'hui même, il est possible d'appliquer ces quelques principes dans notre vie quotidienne, que ce soit dans nos syndicats, nos associations étudiantes ou nos groupes communautaires. C'est même une condition primordiale si l'on souhaite voir un jour de véritables changements dans notre société.

(publié pour la première fois dans le numéro 4 de Cause commune)

C comme communisme libertaire

Dans ses buts et principes, la NEFAC se définit comme une fédération regroupant des militantEs qui s’identifient à la tradition communiste dans l’anarchisme. Plusieurs froncent alors les sourcils : « Vous êtes à la fois anarchistes et communistes? Tout le monde sait très bien que les anars sont des individualistes forcenés, tandis que les communistes sont des staliniens en puissance. Être anarchiste et communiste, c’est totalement contradictoire ». C’est bien mal connaître l’histoire du mouvement anarchiste, au sein duquel existe un courant communiste depuis près de 130 ans. Comme l’expliquait Carlo Cafiero dès la fin du 19e siècle, « nous devons être communistes, parce que nous sommes des anarchistes, parce que l’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution ». Voici pourquoi.

Les préjugés font la vie dure au communisme. Lorsqu’on entend ce mot, on l’associe spontanément à des régimes dictatoriaux où la liberté individuelle est réduite à néant par un parti unique tout puissant. Les anarchistes en savent quelque chose, eux qui ont tant soufferts dans les prisons et les goulags des États soit-disant « communistes » (tout particulièrement en URSS). Mais contrairement à leurs tortionnaires, ces mêmes anarchistes sont bien souvent de véritables communistes, c’est à dire des partisans de la mise en commun des moyens de production et d’échange. En effet, les anarchistes considèrent que l’égalité n’est qu’une illusion si certains sont en mesure d’acheter le labeur d’autrui et de faire des profits sur le dos des autres. Cette inégalité par rapport à la propriété a conduit à la hiérarchisation de la société en classes. Le communisme, en expropriant la richesse des mains d’une minorité possédante pour la redistribuer à la société toute entière, permet de mettre un terme à l’inégalité économique qui sert de fondement au capitalisme.

Beau programme direz-vous. Mais ce n’est pas assez. Les anarchistes, bien que communistes, sont aussi anti-autoritaires. Pour que l’égalité économique chèrement conquise soit autre chose qu’une simple chimère, nous devons être en mesure de décider démocratiquement des finalités de cette production. C’est pour cela que les anarchistes sont également de farouches partisans de la liberté politique. En d’autres termes, nous sommes non seulement communistes, mais aussi libertaires. Les communistes libertaires souhaitent abolir non seulement la propriété privée (et son corollaire, le salariat), mais aussi l’État qui, quoi qu’on en dise, a toujours permis à une minorité de privilégiés d’asseoir leur domination politique sur la majorité.

Le communisme libertaire, loin d’être une simple utopie, s’inscrit dans l’histoire de la lutte des classes comme l’une des formes d’organisation sociale et économique les plus démocratiques qui soient. Depuis plus de cent ans, des révolutionnaires ont mis cette perspective en pratique, notamment lors des insurrections en Ukraine (1921) et Espagne (1936). Dans les deux cas, les anarchistes ont procédé à la socialisation des moyens de production et à la mise en commun des terres. La propriété privée abolie, il n’y a plus de raison que subsiste l’esclavage salarié. Le travail redevenant libre et la production redirigée exclusivement vers la satisfaction des besoins humains, la réorganisation de la vie économique permet d’appliquer le principe communiste : « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ».

Aujourd’hui encore, le communisme libertaire est à l’ordre du jour. Lorsque nous nous organisons sur des bases radicalement démocratiques, lorsque nous lançons des projets autogérés, lorsque nous remettons en cause le sacro-saint droit de propriété des boss et des proprios, lorsque nous combattons le contrôle de l’État sur nos vies, nous semons les graines du communisme et de la liberté.

(publié pour la première fois dans le numéro 3 de Cause commune)

Quand les centrales jouent le jeu de l’État libéral

S’entre-déchirer pour être mieux dominéEs!

En décembre dernier, alors que les syndicats se mobilisaient pour faire échec à l’adoption des lois Charest, on aurait cru voir l’émergence d’un mouvement semblable à celui qui a balayé le Québec en 72 avec un front intersyndical sans précédant. Plus de 9 mois plus tard, alors que les lois sont adoptées et commencent à être mises en application dans certains secteurs de l’économie, où en sont rendus les syndicats?

Tout le monde sera d’accord avec cela, au cours des dernière années, les gouvernements tant péquiste que libéral, ne se sont pas privés d’utiliser tous les pouvoirs en leur possession pour faire du fric sur le dos des classes laborieuses : décrets, prolongations de convention collective, réformes de structures, injonctions et lois anti-ouvrière. Il est bon de se rappeler que les travailleuses et travailleurs du système de santé ont ceci de particulier : leur véritable employeur, l’État, est aussi celui qui vote les lois, réprime et assassine.

L’intelligence tactique de Charest

L’automne dernier, le gouvernement libéral a mis son chapeau de législateur en votant une série de lois anti-démocratiques : les lois 25, 30. 31…L’une d’elles, la loi 30, est en train de faire ses premières victimes. Cette loi vient modifier la forme de la syndicalisation que nous connaissons aujourd’hui en regroupant les travailleurs et travailleuses en quatre groupes distincts. L’intelligence tactique du gouvernement Charest dans ses projets de privatisation et de sous-traitance peut se résumer ainsi : avec la loi 25, on fusionne les établissements de santé en plus de donner une dimension « commerciale » aux régies régionales, désormais appellées agences de développement. En second lieu, on vient harmoniser entre les établissements les pratiques du personnel en millieu hospitalier par la loi 90. On fusionne les accréditations syndicales et les divisant en quatre types de métiers, en décentralisant à 80% la négociation de la convention collective avec la loi 30. On sabre dans l’article 45 du code du travail, article encadrant le recours à la sous-traitance par un employeur, facilitant ainsi le recours à cette dernière. Pas besoins de vous dire qu’en décentralisant la négociation, le mouvement ouvrier perd sa force première face à l’employeur-législateur : l’unité! Rendant encore plus difficile l’inclusion de clauses anti-sous-traitance ou le respect de celle-ci dans la convention collective, cette division sera accentuée par l’éclatement des unions locales en quatre entités. L’État-employeur aura alors beau jeu de sous-traiter secteur par secteur les différents corps de métiers, la solidarité syndicale étant amoindrie.

Selon le gouvernement Charest, cette loi vise à réduire le nombre d’accréditations syndicales dans un même établissement. Ce que Charest occulte avec une telle affirmation, c’est que dans certains cas, 90% des employéEs d’un établissement peuvent être regroupéEs dans seulement deux ou trois locaux syndicaux, ces derniers, regroupant dans un syndicalisme de forme industriel des métiers aussi différents que plombier et infirmière auxilliaire, favorise la solidarité entre employéEs, malgré l’énorme différence de fonction. Les accréditations syndicales seront désormais divisées en quatre, soit entre le personnel en soins infirmiers et cardio-respiratoires, le personnel paratechnique, des services auxiliaires et de métiers, le personnel de bureau, les professionnels de la santé et des services sociaux.

Les causes du déchirement

Avec ce remaniement, en premier lieu des structures hospitalières et ensuite des structures syndicales, le gouvernement vient provoquer une période de maraudage forcée, un exercice qui permet aux syndiquéEs de choisir la centrale qui les représente, à un moment où la classe ouvrière a besoin plus que jamais d’unité. On a vu en décembre dernier une montée aux barricades des syndicats contre les réformes du code du travail. Au moment où il était temps de sortir en force contre les projets de lois, par une grève générale et sociale, les têtes dirigeantes des centrales syndicales commençaient déjà à s’entre-déchirer. Car, il faut bien s’en rendre compte, le redécoupage de la carte syndicale fait l’affaire de certaines centrales, comme la FIIQ, qui par leur position prédominante dans le système de santé, risquent de ramasser le « jackpot » en terme de membership. Malgré le fait que des dizaines de locaux syndicaux aient en poche un mandat de grève illégale conditionnel à la construction d’un front commun intersyndical, on risque peu de voir éclater une telle riposte aux réformes libérales.

Mais que font présentement les syndicats pour combattre cette offensive libérale? Contrairement à ce que l’on croyait, elles ne préparent pas de campagnes contre Charest et ses amis du patronat, elles préparent plutôt la guerre face aux autres centrales, en investissant des sommes astronomiques, se chiffrant dans certains cas en millions, dans des campagnes de publicité afin de gagner les différents votes d’allégeance syndicale qui se déroulent ou se dérouleront bientôt à travers la province. Des dizaines de millions en cotisations syndicales, allant non pas dans l’éducation des travailleuses et travailleurs sur les véritables enjeux des attaques libérales, dans la mobilisation et l’organisation d’actions de masse, encore moins dans la syndicalisation de nouveaux lieux de travail, mais bien dans le combat contre les autres centrales dans le but de conquérir l’hégémonie syndicale dans le système hospitalier!Si après avoir lu ce texte, vous êtes d’accord avec le point de vu amené, que vous êtes révoltéEs face à cette situation et que vous militez dans un syndicat tout en étant dégoutéEs de la situation, écrivez-nous (syndicalistes_solidaires (at) yahoo.ca) pour nous donner votre point de vue sur la question et, qui sait, amoindrir ensemble les divisions du mouvement syndical.



(publié pour la première fois dans Cause commune)

La Régie du logement : une « justice » à deux vitesses

Des dizaines de milliers de locataires comparaissent chaque année devant la Régie du logement. Pour la majorité d’entre eux/elles, l’expérience est loin d’être réjouissante. Souvent mal informéEs et peu outilléEs au niveau juridique, les locataires luttent à armes inégales face à des propriétaires pour qui cet exercice est devenu une simple routine. Non seulement ces derniers ont-ils les moyens de se payer de bons avocats, mais en plus, ils ont la loi et les juges de leur bord. Pas étonnant que les proprios soient derrière 85% des causes ouvertes à la Régie! Quoi qu’on en dise, il y a bel et bien deux systèmes de justice : l’un pour les pauvres, l’autre pour les riches. Encore un exemple de la lutte des classes au quotidien.


Le 1er du mois


Au cœur de la législation sur le logement se trouve le sacro-saint droit de propriété. C’est ce droit qui donne aux propriétaires toute la latitude voulue pour soutirer un maximum de fric aux locataires et les évincer lorsqu’ils deviennent trop récalcitrants. Même si l’on habite un logement depuis notre tendre enfance, on est jamais vraiment « chez soi » lorsqu’on est locataire. Après trois semaines de retard dans le paiement du loyer, le proprio peut nous mettre à la rue en toute légalité. Pas besoin de coups de pied au cul: il lui suffit de passer par la Régie du logement, puis de faire appliquer la décision par un huissier pour mettre nos biens sur le trottoir.


Même si on a toujours payé le 1er du mois, même si on est tombé malade ou qu’on a perdu son emploi, même si le logement est insalubre et infesté par la vermine, même si on ne doit qu’un petit 20$, la loi bourgeoise nous rappelle que le premier devoir du locataire, c’est de toujours payer au proprio ce qui lui est dû, quoi qu’il arrive. Et gare à celui ou celle qui fait mine de l’oublier! En 2003-2004, plus de 43 000 ménages locataires furent ainsi poursuivis (et probablement évincés) pour non-paiement de loyer. Ce nombre ne cesse d’augmenter, au fur et à mesure que la pénurie de logement a fait grimper leur prix sur le marché.


Aux yeux de la Régie, le non-paiement de loyer est jugé comme un problème « très urgent », au même titre que les problèmes de santé et de sécurité vécus par les locataires (ex : le proprio a coupé l’eau et l’électricité, le toit est en train de s’effondrer, etc.). Le délai moyen pour ces causes est de 1 mois. Par contre, les causes en diminution de loyer pour perte de jouissance des lieux (le principal type de cause introduit par les locataires aux prises, par exemple, avec de la moisissure) prennent en moyenne plus de 12 mois avant d’être jugées. Pour les locataires, la Régie ressemble dans le meilleur des cas à une interminable attente à l’urgence.


Les hausses de loyers


Le droit de propriété donne également aux proprios le privilège de faire de l’argent sur notre dos. La méthode utilisée par la Régie pour encadrer les augmentations de loyer permet aux propriétaires de faire des profits, année après année, même si l’état du logement qu’il loue se détériore. La logique qui prévaut est la suivante : d’après l’État (et la Régie), si on ne garanti pas aux propriétaires qu’ils vont faire de l’argent, personne ne sera intéressé à acheter et à investir dans le marché locatif privé. Malgré leurs larmes de crocodiles, les propriétaires se plaignent la bouche pleine. Une étude réalisée en 2002 révèle que les propriétaires québécois se mettent plus de 6 milliards de dollars dans leurs poches tous les ans, tout en profitant d’une fiscalité particulièrement avantageuse qui leur permet d’échapper à l’impôt. Pouvez-vous en dire autant, alors que les loyers ont augmenté en moyenne de 15% depuis trois ans?


Les anarchistes face à la loi des riches


En tant qu’anarchistes, nous pensons que le logement ne devrait pas être considéré comme une marchandise. Personne ne devrait pouvoir s’enrichir en tablant sur ce besoin essentiel. Le principe est clair: nous avons tous et toutes le droit d’être logé convenablement, peu importe notre condition sociale. C’est ce droit fondamental qui est bafoué chaque jour par les tribunaux de la bourgeoisie. Tant et aussi longtemps que des intérêts privés contrôleront nos logements, tant que nous devrons payer un loyer à des vautours pour avoir un toit sur la tête, nous ne serons jamais vraiment libres. Nous sommes en faveur de la socialisation du parc de logements locatifs afin que chaque membre de la collectivité puisse vivre dans la dignité, en plus d’avoir son mot à dire sur son environnement.


D’ici à ce grand chambardement (une véritable révolution sociale, n’ayons pas peur des mots!), nous avons choisi de nous impliquer dans des groupes de défense des locataires, tant au FRAPRU qu’au RCLALQ, afin d’améliorer nos conditions de vie. Nous travaillons pour que ce mouvement, encore trop souvent divisé, s’organise sur une base solidaire et combative afin d’être l’une des forces motrices du changement social à venir. À défaut de construire de véritables rapports de force (notamment par des actions offensives), nous ne serons pas en mesure de contrer les mesures anti-sociales que les propriétaires tentent de nous imposer avec l’appui tacite du gouvernement. Notre message est assez clair: locataires et mal-logéEs, rejoignez vos comités !


(encadré)


Locataires solidaires!


Cet automne, le mouvement pour le droit au logement se mobilise pour obtenir des gains au niveau du contrôle des loyers et de la construction de nouveaux HLM. Alors que la menace plane toujours de voir le gouvernement libéral accepter les demandes des associations de propriétaires (ex : déréglementer les hausses de loyer, interdire les cessions de bail, etc.), les comités logement organisent à Québec les 29 et 30 octobre prochain un camping des mal-logéEs. Les membres et sympathisantEs de la NEFAC seront de la partie! Pour plus d’info sur ce grand rassemblement et les actions qui sont planifiées, contactez le comité logement le plus près de chez vous. Ni taudis, ni condos : on veut des logements sociaux!


(publié pour la première fois dans le numéro 3 de Cause Commune)

Sur les traces de l’anarchisme au Québec

4. les années ’20 et ’30



Dans l’un de ses livres sur l’histoire du mouvement socialiste au Québec, le dissident communiste Henri Gagnon décrit en ces termes le paysage politique des années ’20 et ’30 : «Au cours de cette période, il existait à Montréal plusieurs groupes, appartenant à différentes écoles de pensée socialistes. Il y avait des anarchistes, des libres penseurs et des anticléricaux, mais aucun de ces groupements n’avaient de structure, qui leur aurait permis de conduire un combat quelconque. Leurs activités se résumeront en des palabres au restaurant North Eastern, au Carré Viger, au Parc Lafontaine et d’autres endroits publics. L’Histoire nous a laissé peu de ces groupes, qui s’efforçaient de transformer le monde par la parole et l’éducation, ce qu’ils croyaient être la clef du progrès » (1).

Malgré leur petit nombre, les libertaires consacrent effectivement beaucoup d’énergie à la propagande et à l’éducation populaire. Toutefois, leur implication sociale dépasse largement le seul champ des idées. En fait, les libertaires furent partie prenante des principaux combats qui agitèrent la société québécoise dans l’entre-deux guerre, à commencer par la lutte des sans-emplois au cours de la grande crise économique des années ’30.

Un contexte difficile

L’échec relatif de la grève générale de Winnipeg et le triomphe de la révolution d’octobre en Russie draine de nombreux-euses militantEs révolutionnaires vers le Worker’s Party, l’ancêtre du Parti Communiste. Créé en 1922, le Worker’s Party cherche à marginaliser par tous les moyens le courant syndicaliste révolutionnaire incarné par la One Big Union (OBU). Après avoir compté plus de 50 000 membres au début des années ’20, ce syndicat pan-canadien ne cesse de perdre des plumes. Au Québec, l’Union industrielle des campeurs et producteurs de bois quitte la One Big Union. Certains persistent tout de même sur la voie du syndicalisme révolutionnaire et de l’autonomie ouvrière. En 1925 et 1926, deux unités de l’OBU sont en activité à Montréal. L’une regroupe des travailleurs francophones de différentes professions. L’autre est formée de métallurgistes des ateliers Angus, situés dans l’est de Montréal. Les « shops » Angus sont depuis le début du siècle l’un des principaux bastions du syndicalisme révolutionnaire à Montréal. En 1927, la One Big Union fait quelques gains, notamment auprès des travailleurs de la Montreal Heat and Light Company qui changent leur affiliation syndicale en passant de l’AFL (American Federation of Labor) à l’OBU. Des ouvriers des chemins de fer du Canadien National, des emballeurs montréalais et des mineurs de Rouyn se joignent également à la One Big Union, ce qui porte à quatre le nombre d’unités actives au Québec. Ce sont les derniers soubresauts de ce syndicat dans la province. Après cette date, on perd la trace de l’OBU à Montréal comme à Rouyn. Tout porte à croire que la One Big Union au Québec n’a pas survécu à la crise économique des années ’30, ni aux attaques répétées de la police et des léninistes contre ses activités.

Un vent de dissidence

Si le Worker’s Party s’implante au Québec dès 1922, cette formation politique connaît rapidement des défections. C’est le cas d’Albert Saint-Martin (1865-1947), l’une des figures de proue du mouvement socialiste au Québec. En 1923, St-Martin tente sans succès de faire reconnaître par l’Internationale Communiste un Parti communiste autonome au Canada-français. Devant l’échec de sa démarche (Moscou ne reconnaissant pas aux francophones le droit d’association à l’extérieur du PC canadien), il rompt avec la majorité bolchévique du Worker’s Party et fonde en 1925 l’Université ouvrière. Pendant plus de dix ans, l’Université ouvrière servira de base de repli pour les anarchistes et les révolutionnaires non-inféodés au Parti Communiste. Elle fonctionne comme un forum public hebdomadaire où chacunE peut prononcer une conférence ou intervenir dans le débat qui suit. L’Université ouvrière compte également une bibliothèque ouverte aux membres, moyennant une contribution (à vie) de 1$. Le syndicaliste montréalais Kent Rowley garde ce souvenir: « des centaines de travailleurs venaient écouter des dénonciations les plus virulentes de l’Église et de la classe capitaliste en fumant leur pipe. En montant l’escalier qui menait à la salle, on passait sous un grand tableau représentant Jesus-Christ avec un couteau dégouliant de sang d’un travailleur qu’il venait de poignarder. Et les milliers de travailleurs canadiens-français saluaient cette image en passant » (2).

Saint-Martin n’est pas seul dans cette aventure. On retrouve à ses côtés Gaston Pilon, un libre-penseur anticlérical prônant l’amour libre, mais aussi Paul Faure, un militant anarchiste arrivé de France quelques années auparavant. La correspondance de Faure avec l’anarchiste individualiste Émile Armand nous fournit quelques indications sur l’état d’esprit qui règne à l’Université ouvrière. « [c était] un groupement où socialistes, libres-penseurs, communistes, anarchistes se retrouvaient et souvent s’enguirlandaient ». Paul Faure est un personnage-clé dans l’histoire des idées anarchistes au Québec. Pendant plus de 30 ans, il distribue de la littérature libertaire qu’il importe directement de France. Qu’il s’agisse des oeuvres d’auteurs « classiques » comme Proudhon, Tolstoi ou Reclus, de brochures sur la question de l’amour libre et de l’anti-cléricalisme, Faure se dépense sans compter pour faire connaître aux francophones les idées libertaires. Le « best-seller » anarchiste à Montréal dans les années ’20 est sans doute Les 12 preuves de l’inexistence de Dieu écrit par Sébastien Faure. Albert Saint-Martin adapte le contenu de cette brochure pour en faire une conférence qui marquera bien des esprits... y compris celui du clergé, qui voit d’un oeil de plus en plus méfiant les activités de l’Université ouvrière.

La relative bonne entente entre anarchistes et communistes ne durera pas longtemps. Deux ans après sa fondation, un groupe de jeunes communistes tente de liquider l’Université ouvrière. On lui reproche son indépendance vis-à-vis la ligne défendue par le Parti Communiste. Saint-Martin s’oppose vigoureusement à cette démarche, lui qui a développé au fil du temps des positions anti-bolchéviques. Aux yeux de Tim Buck, leader du Parti Communiste, Saint-Martin est un « nationaliste », un « anarcho-communiste ». On finit par trancher la poire en deux : les communistes membres de l’Université ouvrière fonderont une cellule bien à eux, laissant la voie libre aux efforts de Saint-Martin, de Pilon et des anarchistes.

Emma Goldman à Montréal

Pendant que les libertaires francophones s’activent autour de l’Université ouvrière, une militante anarchiste bien connue revient au Québec après plus de quinze ans d’absence. Il s’agit évidemment d’Emma Goldman (1869-1939). Arrivée au port de Québec le 15 octobre 1926, elle se dirige rapidement vers Montréal. À la fin du mois, Goldman commence une série de conférences publiques. Elle fait une présentation en anglais devant un auditoire de 700 personnes réunies au His Majesty’s Theatre sur la crise politique en Russie. Au cours de cette conférence, elle pourfend l’autoritarisme des bolcheviks et le conservatisme prévalant dans les pays capitalistes, tout en présentant l’anarchisme comme une alternative politique à ces deux systèmes liberticides. Goldman poursuit ce travail tout au long du mois de novembre. Elle s’adresse la plupart du temps en yiddish à ses auditoires, qu’elle juge trop petits. En fait, Goldman est déçue par l’état de désorganisation qui règne dans le milieu anarchiste montréalais. Elle ne parvient pas à créer de véritables contacts avec des anglophones. Quand aux francophones, ils semblent vivre sur une autre planète. Tout au long de son séjour, Goldman essuie les critiques du Parti Communiste qui n’hésite pas à la dénoncer publiquement ou à organiser des événements pour lui nuire. Il est vrai que l’objectif de Goldman est de lever des fonds pour soutenir les prisonniers politiques en Russie! Elle parvient d’ailleurs à ramasser plusieurs centaines de dollars en six semaines, plus que pendant deux ans à Londres. Mais à ses yeux, le résultat le plus encourageant de ce séjour à Montréal demeure la création d’un comité de lutte pour les prisonniers politiques, la Women’s Relief Society for the Political Prisoners in Russia, formé de militantes d’origine juive. Arrêtons-nous quelques instants sur l’une d’entre elles, Lena Slakman.

Lena Slakman (née Lena Hendler) est née à Vilna (Lithuanie) en décembre 1872. Après avoir immigré à New-York en 1897, elle s’établit à Montréal en 1901 avec son mari, Louis Slakman, qui travaille dans une manufacture de vêtement pour dame. Elle s’implique rapidement dans le mouvement anarchiste juif montréalais. Jusqu’en 1937, l’appartement des Slakman, situé au 150 ave. Prudhomme, héberge les anarchistes de passage en ville, comme Rudolf Rocker, Alexander Berkman ou Emma Goldman. Lena Slakman retourne vivre à New-York en 1938. Elle demeurera une anarchiste et une socialiste jusqu’à sa mort en 1975, à l’âge de 102 ans (3).

En 1928, la Women’s Relief Society invite de nouveau Emma Goldman pour une autre série de conférences. Elle prononce trois allocutions, dont l’une sur le contrôle des naissances. Grâce à ces présentations et aux autres activités organisées par le comité tout au long de l’année, la Women’s Relief Society recueillera plus de 500$ pour venir en aide aux prisonniers politiques anarchistes de Russie.

Mais il n’y a pas qu’en Russie qu’on emprisonne et qu’on tue des anarchistes. C’est aussi le cas aux États-Unis, où l’on vient d’exécuter Nicolas Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Ces deux anarchistes d’origine italienne sont condamnés à mort suite à l’assassinat de deux convoyeurs de fonds, crime qu’ils n’ont pas commis. Lors de la fête internationale des travailleurs-euses le 1er mai 1928, Saint-Martin prend la parole au nom d’un nouveau groupe qui fera bientôt parler de lui, le mouvement Spartakus. Il rappelle à la foule la mémoire de ces martyrs de la cause prolétarienne, qui ont cru jusqu’à la fin en leur idéal de liberté.

Les libertaires face à la crise

Après avoir publié en 1913 une brochure anti-militariste aux forts accents libertaires, Jean Valjean persiste et signe. Il sort en 1922 un deuxième pamphlet (La crise) s’adressant aux chômeurs. Il s’agit de la transcription d’une conférence prononcée devant les membres de la « Ligue » des Sans-Travail. Cette brochure de 32 pages est tirée à plus de 4000 copies. D’entrée de jeu, Valjean précise sa perspective politique : « mes idées ne sont pas celles de tout le monde, quelques-uns en seront peut-être scandalisés, mais j’estime que toute opinion de bonne foi a le droit de s’exprimer. Les opinions libres sont rares, je puis vous assurer que les miennes possèdent au moins cette qualité. Je ne suis inféodé à aucun parti, je ne suis dominé par aucun intérêt et je plaide une cause pour laquelle personne ne paie ». Son plaidoyer aux chômeurs commence par une dénonciation en règle du système capitaliste: « La seule harmonie entre le capital et le travail est celle qui existe entre le loup et l’agneau, entre la poule et le renard. Le capital est un animal féroce, sans coeur ni âme, qui n’est ni carnivore ni herbivore, mais « travaillivore »; il ne connaît rien d’autre que son appétit vorace ». L’analyse de Valjean n’est pas différente de celle des anarchistes aujourd’hui: « le capitalisme est une agglomération d’exploitations qui s’enchaînent et se tiennent. (...) L’harmonie entre le Capital et le travail est une utopie, un non sens, et ceux qui la prêchent sont ou des niais ou des fourbes ».

Il poursuit sa charge en dénonçant la mascarade idéologique de la société marchande : « toutes les façades, tous les mottos, toutes les déclarations de principes ne sont-ils pas des masques et des hypocrisies? Souveraineté du peuple – Égalité devant la loi – Dévouement aux intérêts publics – Les intelligents électeurs – Les biens aimés soldats – La reconnaissance de la patrie – Nos chers lecteurs – Nos bons clients – Notre unique souci de servir le public, de plaire à notre clientèle – Le prospectus du financier, l’éloquence de l’avocat, le sourire du commis, la poignée de main du marchand, le clin-d’oeil de la cocotte, et toutes les protestations, les courbettes et les grimaces dont s’agrémente la transaction des affaires publiques ou privées ne sont que des blagues conventionnelles qui ne trompent plus que les badauds; sous ce vernis, usé et sali, pas loin de la surface, on trouve partout la même réalité : le désir et la volonté d’exploiter les autres ». Valjean pourfend ensuite les chefs de toutes sortes (leaders unionistes, politiciens et curés) qui proposent de fausses solutions aux maux qui affligent les sans-emplois : « ceux qui promettent aux travailleurs la meilleure part dans l’autre monde sont ceux-là même qui la prennent ici en toute occasion. Ils n’ont jamais fait un mauvais marché avec les travailleurs, c’est même pour cela qu’ils sont riches et que vous êtes pauvres. (...) Si ce ne sont pas les maîtres eux-mêmes, ce sont leurs porte-paroles, les plus ardents défenseurs du statu-quo, de la propriété capitaliste et du salariat, de la richesse et de la pauvreté ».

Après avoir insisté sur les rouages du système actuel (« Il n’est pas défendu de voler, il est défendu de voler contrairement aux règles ») et dénoncé la supposée liberté garantie à tous (« Notre liberté est un mythe, nos désirs sont des rêves »), Valjean termine sa présentation sur une note combative, qui annonce le changement à venir : « Je conclus en disant que l’état de marasme, de dépression et de paralysie où nous sommes, qui n’est pas une crise passagère, mais un état permanent, ne pourra être changé qu’en sortant des voies qui nous y ont conduits. Il faut briser les cadres qui se sont constitués, qui maintiennent une moitié de l’humanité perpétuellement enfermée dans les cités comme des troupeaux dans des bergeries trop étroites, et l’autre moitié éparpillés dans des espaces immenses, sur des territoire à peine cultivés. (...) Pour cela, il faut décentraliser et réorganiser la vie économique et sociale. Il faut créer des établissements mixtes, à la fois industriels et agricoles, pouvant vivre de leurs propres ressources, ou presque (...). Et pour cela, il faut abolir le profit, qui prend tous nos soins, afin de pouvoir travailler pour nous-mêmes. (...) Le profit est l’ennemi du genre humain, et comme la source du profit est la propriété privée des choses nécessaires à la vie commune, il faut plonger le scalpel au plus profond des entrailles de la société pour aller en couper les racines. Cette opération fera couler beaucoup de sang, mais la vie de la malade en dépend, le salut du monde est là. Il n’y a pas d’autres moyens de mettre fin à la crise » (4).

Le pire de la crise dont parle Valjean reste pourtant à venir. Elle se déchaîne en 1929, suite au krach de la bourse de New-York. L’onde de choc touche rapidement Montréal et fait des milliers de victimes. Le taux de chômage explose, la pauvreté et la faim deviennent le lot de la majorité. Les anarchistes n’y échappent pas. Paul Faure en témoigne dans une lettre à Émile Armand, datée du 21 octobre 1931. Il n’a plus d’argent pour faire venir des livres de France: « Très en retard pour payer mes dettes. Disons que les affaires péréclitent. Je dirais même que la situation devient catastrophique. Quand à l’issue, je ne vois que misère grandissante et la mort par inanition, devant une montagne de bonnes choses. Bref, c’est le chaos économique et moral ». Malgré les difficultés, les libertaires ne restent pas les bras croisés. En 1930, deux militants anticléricaux proches de l’Université ouvrière, les frères Abel et Émile Godin, fondent l’Association humanitaire. Le groupe pratique l’action directe pour régler les cas d’évictions qui ne cessent de se multiplier. L’Association recommande aux locataires expulséEs d’occuper les édifices publics jusqu’à l’obtention d’un nouveau logement. Selon l’écrivaine communiste Dorothy Livesay, l’Association humanitaire, qui regroupe jusqu’à 6000 chômeurs au plus fort de la crise économique, est contrôlée « par un groupe anarchiste dirigé par St-Martin » (5). Il est vrai que ce dernier ne reste pas inactif malgré ses 64 ans. Saint-Martin participe notamment à la création de deux coopératives d’alimentation au centre-ville de Montréal. À l’automne 1932, le mouvement Spartakus se dote d’un journal bi-hebdomadaire et d’une coopérative d’imprimerie. Saint-Martin publie en décembre 1932 une brochure de 24 pages très controversée : Sandwiches à la shouashe. Diffusé à 19 000 exemplaires (11 000 en français et 8 000 en anglais), ce texte est un véritable réquisitoire contre la supposée « charité » des institutions religieuses. Sur un ton sarcastique, Saint-Martin fait le procès de l’église, piquant au passage les bourgeois et le Parti Communiste, à travers des dialogues imaginaires entre Spartakus et un chômeur. En voici un extrait :

« Spartakus : Comment vous nourrissez-vous?
Chômeur : Aux sandwiches, mais je me démène et j’ai des petits trucs que vous n’avez pas besoin de savoir, pour attraper un peu plus de manger, mais là je commence à être au bout de ma corde et j’ai bien hâte...
S : De quoi?
C : Qu’ils déclarent la guerre!
S : Tiens et pourquoi?
C : Pour qu’ils me mettent une carabine entre les mains... Je saurai m’en servir...
S : Comment ?
C : Si je le dis, vous allez m’arrêter tout de suite...
La Cour : je vous garantis que non.
C : Je vous fusillerais, vous et tous les juges; vous n’êtes que des hypocrites, votre justice n’est qu’un simulacre, vous avez deux justices : une pour les riches, clémente et dorée, l’autre pour les pauvres, arrogante et cruelle; je fusillerais tous ces députés et échevins, qui vous bourrent de promesses que les affaires vont bien aller, et qui pendant ce temps, volent les millions du trésor public pour les donner à ces sépulcres blanchis, ces êtres immondes à face humaine qui s’enrichissent de la différence entre les sommes énormes qu’ils reçoivent de la main droite, sous le prétexte de faire la charité, et la pitance qu’ils donnent de la main gauche; et, avec cette différence, ils se font vivre , se construisent les immenses constructions que l’on voit partout : ces remplis de pourriture, je ne les fusillerais pas, je les pendrais! (...)
S : Écoutes, quand même tu tuerais tous ces braves gens, car chacun d’eux, personnellement, est un brave homme, cela ne t’avancerait pas plus. C’est le système économique qui est vicieux et qui les rend inconsciemment si méchants. Tant que le principe de la propriété et le numéraire qui sert à la transmission ne seront pas abolis, il n’y aura rien de fait : d’autres du même acabit surgiront, avec les mêmes conséquences...
C : Comme les bolchéviks alors.
S : Parfaitement... Tu n’as pas l’air à les chérir!
C : Ils sont pires que tous ceux-là : ils ont des prêtres qu’ils nomment « paid-organizers », et comme les prêtres; ils ont une échelle de degrés, à mesure que ces « paid-organizers » montent en grade, ils sont payés plus cher, pareil comme pour les évêques, les archevêques, (...) Et puis ils tiennent à nous conduire, tout comme les prêtres, ils disent que nous sommes trop bêtes pour penser par nous-mêmes et nous conduire, qu’il faut qu’ils pensent pour nous et qu’il faut nous laisser conduire par eux.
S : Tu vois bien, c’est qu’en effet, où ils dominent, ils n’ont pas aboli, ni le principe de la propriété, ni le numéraire; alors, ils sont, fatalement, aussi vicieux que les autres.
C : Plus, parce qu’ils se prétendent nos amis » (6)

Le mouvement ouvrier juif n’est pas en reste. En 1933, sur la rue Rachel, l’anarchiste Hersh Hershman coordonne le travail de la «Jewish People’s Kitchen» qui accueille celles et ceux que la crise a jeté à la rue. Cette soupe populaire est mise en branle grâce aux efforts concertés de plusieurs groupes socialistes (le Poale Zion, le journal Farband et l’Arbeiter Ring). D’après l’historien Israel Medresh, « Hershman fut le principal responsable de cette initiative qui s’étendit sur environ deux ans, soit jusqu’à ce que la situation économique se rétablisse » (7).

Si les effets de la crise se font sentir jusqu’en 1937, le mouvement ouvrier prend peu à peu de la vigueur à partir de 1934. Par le fait même, l’État durcit la répression contre les « communistes », c’est-à-dire contre tous les partisans du changement social, peu importe leur allégeance politique. L’Université ouvrière est évidemment dans sa mire. Le clergé se met également de la partie. À travers sa presse, l’église catholique dénonce régulièrement ses activités. Les troupes de choc du clergé, de jeunes fascistes fanatisés par les curés, attaquent régulièrement les locaux et les membres de l’Université ouvrière, brûlent les livres de sa bibliothèque sur la place publique avec la complicité de la police. En 1933, l’Assemblée nationale adopte une loi qui restreint les activités de l’Université ouvrière. Trois ans plus tard, le gouvernement de Maurice Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas, qui permet à la police de perquisitionner les locaux des « communistes », de saisir leur littérature, de fermer leurs lieux de réunion. Cette vague répressive finit par avoir le dessus sur la plupart des initiatives libertaires. Saint-Martin lui-même, victime des attaques fascistes, décide de se retirer. Paul Faure, amer, résume en ces termes l’esprit qui prévaut alors : « Il a suffit d’une loi dite du cadenas, loi d’exception par excellence visant les communistes mais appliquée à tous les éléments considérés comme non-conformistes, pour que les camarades rentrent sous la tente, leur chef en tête, l’âme dirigeante qui je dois l’admettre était la seule valeur de la bande. Il était âgé et sans doute voyant qu’il ne pouvait compter même sur ses rares lieutenants, il cessa toute activité. Ce fut la fin, ceci se passa vers 1937. À maintes reprises, j’ai tenté de pousser à l’action les quelques rares canadiens qui avaient été le plus en vue dans le mouvement. Mais hélas! aucun n’a voulu reprendre la lutte. Apparamment, chacun songeait à sa situation économique et reprenait sa course aux dollars. La propagande, cela ne paie pas. D’ailleurs, j’en sais quelque chose ».

«French-Canadian Girls Get Tough»

Alors que se meurt l’Université ouvrière et l’Association humanitaire, Rose Pesotta arrive à Montréal en 1937 en tant qu’organisatrice de l’Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames (UIOVD), dont elle assume la vice-présidence jusqu’en 1942. Née en Ukraine en 1896, elle part aux États-Unis en 1913 où elle travaille dans l’industrie du vêtement comme des milliers d’autres immigrantes juives. Anarchiste depuis sa prime jeunesse, elle trouve à New-York un milieu propice à ses idées. C’est là qu’elle rencontre Emma Goldman, qui deviendra une amie et une source d’inspiration pour Pesotta.

Rose Pesotta commence à s’impliquer dans le mouvement ouvrier au début des années ’20 : « she felt that since anarchist believed in the general strike as an organizing tactic, she should be among the masses when they were ready to rise, as well as to inject anarchist ideas into the labor movement » (8). Elle débarque à Montréal pour participer à la campagne de syndicalisation des 10 000 ouvrières du vêtement. A cette époque, les conditions de vie des travailleuses de l’aiguille (les midinettes, comme on les appelle) sont pitoyables. Malgré de longues semaines de travail, la majorité d’entre elles ne gagnent même pas le salaire minimum garanti aux femmes par la loi (12,50$ par semaine). Dès son arrivée, Pesotta lance une campagne d’agit-prop très audacieuse. Elle produit une émission de radio bilingue, prépare des tracts, publie un journal, organise le porte à porte, transforme le local syndical en salon de thé, développe des cours du soir (qui seront donnés par Léa Roback, alors travailleuse sociale). Ses efforts commencent à porter fruit. Plusieurs ouvrières deviennent membres et participent à leur tour à la campagne sur le plancher de travail. C’est sans compter sur l’église catholique, qui dénonce publiquement l’appui donné par l’UIOVD au camp républicain en Espagne. Aux yeux des cercles catholiques, Pesotta est une « dangereuse agitatrice étrangère ». Plane donc au-dessus de sa tête et de celles des ouvrières la fameuse loi du cadenas. En fait, l’église cherche à écarter l’Union internationale pour installer ses propres syndicats dans cette industrie. Les employeurs font également la vie dure aux déléguées syndicales de l’UIOVD. Plusieurs d’entre elles sont limogées peu après l’inauguration officielle de leur local syndical. Une lutte s’amorce pour leur retour au travail. Pesotta se lance à font de train dans ce combat, qui finit par tourner à l’avantage des travailleuses. Une première manche est gagnée.

Après plusieurs mois de travail acharné, les membres de l’UIOVD déclenchent le 14 avril 1937 une grève générale illimitée. Plus de 100 usines sont touchées : 5000 ouvrières, majoritairement juives et canadienne-françaises, participent au mouvement. La réponse du clergé est immédiate : dans une lettre publiée le 18 avril dans le journal La Patrie, l’archevêque de Montréal et les dirigeants des syndicats catholiques exigent du gouvernement la déportation de Rose Pesotta et d’un autre organisateur, Bernard Shane. Des mandats d’arrêts sont émis contre Shane et Pesotta. Malgré ces attaques, les ouvrières tiennent bon. En défiant les curés et leurs patrons, elles finissent par gagner la grève. Elles obtiennent sur le champ une augmentation de salaire de 10%, la semaine de 44 heures, le temps supplémentaire payé 1 fois et demi, pas de travail le samedi, etc. Le 21 juin, 5 000 travailleuses de l’aiguille se réunissent dans une aréna du centre-ville pour célébrer leur victoire. Un sentiment de fierté les anime. Comme l’écrit Pesotta dans son autobiographie : « the thousands of girls and women present, lately freed from long exploitation, realized that they were now part of the great army of organized labor, and were no longer defenseless » (9).

Les travailleuses de l’aiguille ne sont pas les seules à se révolter. Ailleurs en province, des grèves sauvages éclatent. Le 29 avril, des ouvriers de Sorel (qui bossent à la Sorel Steel Foundries, la Sorel Iron Foundries et au Sorel Mechanical Shop) votent la grève contre leur employeur, la famille Simard. Pendant plusieurs nuits, les grévistes sont maîtres de la ville et saccagent les bâtiments de la compagnie. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés et traduit devant les tribunaux. Le 13 juillet 1938, c’est au tour des travailleurs de Montmorency (non loin de Québec) à se mettre en mouvement. Des ouvriers de la Dominion Textile cassent la gueule à leurs patrons. Ils gagnent leur point (!), et signent le lendemain une nouvelle convention collective.

Mais au loin, en Europe, les premiers signes de guerre se font de plus en plus présents. La révolution espagnole, à laquelle participeront 1400 Canadiens (dont une cinquantaine de Montréalais), vient d’être écrasée. Le bruit des bottes se fait bientôt entendre en Pologne : la deuxième boucherie mondiale peut commencer.

Conclusion

Bien que marginal, le courant anarchiste était bel et bien présent au Québec pendant l’entre-deux guerres. Des hommes et des femmes ont traduit à leur façon cet idéal dans une pratique quotidienne, que ce soit de façon autonome ou par une présence dans les mouvements sociaux. Les nombreux séjours d’Emma Goldman (elle revient à plusieurs reprises tout au long des années ’30), mais aussi de Rudolf Rocker (qui vient donner une série de conférence à Montréal en 1934) ont sans aucun doute contribué à faire connaître les idées anarchistes auprès d’un public juif et anglophone. On est toutefois bien loin du début du siècle, période où les anarchistes forment l’un des courants révolutionnaires les plus actifs à Montréal. Dans une entrevue au journal La Presse le 4 mai 1934, Emma Goldman confie au journaliste qu’elle doute des chances de l’anarchisme au Québec. L’absence d’organisation spécifique semble vouloir lui donner raison. Mais un autre facteur joue dans la balance : la division du mouvement sur des bases linguistiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les liens sont à peu près inexistants entre les anarchistes juifs et les anarchistes francophones. Les uns tendent à se replier de plus en plus sur leur communauté, délaissant toute forme de propagande autre qu’en yiddish. Les libertaires francophones, obnubilés par la lutte contre l’emprise du clergé, semblent se soucier assez peu de ce qui se passe dans les communautés immigrantes. Deux solitudes cohabitent, se croisent, mais ne parviennent pas à faire cause commune.

Michel Nestor

Extrait du numéro 4 de Ruptures.

Notes :

(1) Gagnon, Henri (1985), Les militants socialistes du Québec d’une époque à l’autre, p. 90

(2) Salutin, Rick (1982), Kent Rowley, une vie pour le mouvement ouvrier, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 27

(3) Avrich, Paul (1995), Anarchists Voices : An Oral History of Anarchism in America, Princeton University Press, p. 180-182

(4) Valjean, Jean (1922), La crise, 32 p.

(5) Fournier, Marcel (1979), Communisme et anticommunisme au Québec, Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 155

(6) Larivière, Claude (1979), Albert St-Martin, militant d’avant-garde (1865-1947), Éd. Coopératives Albert Saint-Martin, p. 270-271.

(7) Medresh, Israel (2001), Le Montréal juif entre les deux guerres, p.96

(8) Ann Schofield in Pesotta, Rose (1987) Bread Upon the Waters, ILR Press, p. vii

(9) Pesotta, Rose (1987), ibid, p. 277

L’épineuse question autochtone au Canada: un cheval de bataille pour la droite

« Les minorités ethniques n’existent pas, il n’existe que de mauvaises frontières coloniales. » Citation rapportée par Henri Dorion

« Aucune culture, aucune religion, aucune civilisation n’est à l’abri de la destruction. » Jacques Ruffié

« Ab irato »: Dans un mouvement de colère

L’Histoire du Canada et du Québec, en particulier, est en grande partie l’histoire de la colonisation et de l’assimilation des autochtones, ainsi que de l’expropriation de leurs territoires communaux. Du génocide des Béotuks (Terre-Neuve), de la révolte des Cris et Métis de l’Ouest (1885) jusqu’à la crise d’Oka (1990), les rapports entre les communautés autochtones et les différents gouvernements ont été marqués par un mélange de mesures de répression et de protection, en fonction du contexte, mais surtout en fonction de la docilité à laquelle les auto-chtones se pliaient au désir des colonisateurs, en l’occurrence les entreprises européennes – notamment les compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest qui en demeurent les symboles – qui convoitaient les ressources naturelles de leurs territoires. Ces rapports expliquent en grande partie ce qui se passe aujourd’hui entre les « Blancs » et les Autochtones.

Les années 1990 et le début des années 2000 sont riches en exemples de luttes autochtones pour l’autodétermination et la préservation de leur cultures traditionnelles. Sans doute, la révolte des Mohawks à Kanesatake et Kahnawake en 1990 ont été une source d’inspiration pour de nombreuses communautés autochtones qui, laissées au contrôle de l’État, avaient perdu toute dignité et fierté de leurs valeurs. Ces nombreuses tentatives d’aller de nouveau vers l’autonomie et la dignité se sont heurtées à une sévère répression de l’État. Depuis la crise d’Oka, une épée de Damoclès plane au-dessus des communautés autochtones. En 1994, un plan du Gouvernement fédéral prévoyait l’invasion du territoire d’Akwesasne par 5000 soldats de l’armée canadienne et de la GRC. Officiellement, l’opération visait le démantèlement des réseaux de contrebande de tabac et d’alcool. Officieusement, il fallait briser un mouvement de révolte qui gagnait en appui parmi les populations autochtones et parmi de nombreux citoyens sensibles aux droits des Premières Nations. Des événements similaires à ceux d’Oka sont survenus à plusieurs endroits dans les années 1990 et ils ont été gérés de la même façon : manu militari. En 1995, la communauté de Ts’Peten (Gustafsen Lake), en Colombie-Britannique, a été envahie par la GRC. Pour l’État, il fallait mettre un terme à la tentative de cette communauté d’affirmer sa souveraineté sur son territoire traditionnel, mais plus important encore, empêcher que leur lutte ne devienne un exemple pour d’autres communautés autochtones. En Ontario, la communauté de Aazhoodena (Stoney Point) a vu l’OPP (l’Ontario Provincial Police) assassiner l’un de ses membres, Dudley George, qui n’était pourtant pas armé mais pratiquait plutôt la désobéissance civile. Ces communautés ont appris chèrement l’un des fondements de l’État-Nation : celui du monopole de l’exercice de la violence.

Ces luttes, qui défraient la manchette dans les mass média, nous sont aujourd’hui présentées comme le résultat d’activités criminelles de la part de bandes armées qui n’ont aucun respect pour la loi. Inutile de dire que cette loi est avant tout la loi du colonisateur, et que celle-ci représente pour les Autochtones, des années de colonisation et d’exploitation de leurs « biens » communs. Ce faisant, les médias commerciaux ne font qu’alimenter les préjugés et stéréotypes, trop faciles à avaler, tels que « les Indiens vivent au crochet de l’État »; « qu’il y a deux justices, une pour les Autochtones et une pour les Blancs »; « les Autochtones ne paient ni taxes ni impôts, et sont donc, plus riches que les Québécois »; « qu’ils vivent de la contrebande »; « qu’ils veulent s’approprier l’ensemble du territoire québécois »; etc. Ces préjugés sont sans fondements et témoignent d’une méconnaissance de l’histoire. En fait, la civilisation européenne qui s’est établie en Amérique du Nord a poussé les Autochtones dans une dépendance et leur a enlevé toute possibilité de se développer librement et dans l’autonomie.

Cette grogne qui règne aujourd’hui dans de nombreuses communautés autochtones est le produit de cette histoire, dont nous explorerons brièvement quelques uns des aspects dans les lignes qui suivent. Parallèlement au mécontentement qui règne dans les communautés autochtones, on peut observer depuis quelques années la recrudescence du racisme à l’endroit de ces communautés. Même si la Crise d’Oka ne marque pas le point de départ de ce phénomène à l’égard des Autochtones, cet événement a été récupéré par de nombreux groupes nationalistes et extrémistes de droite pour dénoncer le « pouvoir des indiens » sur la société québécoise. Les événements survenus à Oka en 1990 sont d’autant plus significatifs car ils demeurent relativement récents dans l’imaginaire et dans la conscience de la société « blanche », mais également pour les autochtones qui ont pu constater que l’organisation, malgré toutes les difficultés que cela implique, pouvait leur redonner un pouvoir face au Gouvernement. Le face-à-face entre Lasagne et le soldat Cloutier demeure probablement l’un des souvenirs fortement enracinés dans la mémoire de ceux et celles qui ont suivi la crise en direct. Cependant, il importe surtout de se rappeler de la façon dont la crise s’est terminée : par le lynchage en direct de femmes, d’enfants et d’aînés mohawks non-armés par une foule de badauds « blancs » en colère d’avoir perdu l’accès à leur propriété, et comble de l’absurde, leur « révolte » était, contrairement aux Autochtones qui cherchaient alors à protéger une pinède ancestrale et à revendiquer leurs droits sur un territoire qui leur échappait de plus en plus, tout à fait justifiée.

Le racisme et le mépris à l’égard des Autochtones est manifeste dans l’histoire canadienne, mais depuis la crise d’Oka, il a peut-être pris de l’ampleur au Québec. La fin des années 1990 et le début des années 2000 ont été marquées par l’apparition de groupes de nationalistes blancs dans plusieurs régions du Québec. Parmi ces groupes, il y a les Pionniers (Saguenay-Lac-Saint-Jean et Côte-Nord), le Mouvement pour le droit des Blancs (Côte-Nord) et le Mouvement estrien pour le français (Estrie). Ces groupes font particulièrement les manchettes depuis l’annonce de l’entente entre de nombreuses communautés, principalement innues (Montagnaises) et le Gouvernement québécois : l’Approche commune. Un résumé des arguments racistes nous démontre que le véritable primitivisme relève du comportement d’ignorants et de personnes conditionnées par des stéréotypes et des clichés qui sont ancrés dans les représentations ethnocentristes de l’histoire. Le « civilisé » devient le barbare, il devient ce qu’il déteste, une « bête ignoble et ignorante ». Selon Boudreault, il s’agit d’un primitivisme social puisque les accusateurs se complaisent à croire que les Autochtones, ces « maudits sauvages » sont les responsables du malaise social et du marasme économique qui règne dans les régions du Québec. La crise socio-économique et la démagogie de certains forment un dangereux cocktail qui engraisse le racisme.

Riche ou pas, les Nazis mettaient tous les Juifs dans le même bateau. Certains nationalistes québécois ont un raisonnement qui reproduit la même « logique » à l’égard des Autochtones : riche ou pas, corrompu ou non, les autochtones sont tous des « sauvages » qui profitent du système, des fainéants et des bons à rien qui vivent grassement sur le dos de la société québécoise. Leur argumentaire est à l’image de celui des premiers colonisateurs, pour qui le darwinisme social était une vérité scientifique, soit celui de la supériorité de la civilisation européenne sur les cultures traditionnelles. Un examen de l’histoire nous prouve pourtant le contraire. Les mouvements racistes qui émanent des régions et qui trouvent une certaine assise parmi les classes populaires ne se rendent pas compte que la source de leurs maux ne se trouve pas au sein des communautés autochtones mais principalement au niveau des conseils d’administration d’entreprises et des parlements, qui demeurent éloignés de leurs régions et de leurs intérêts. Les véritables profiteurs du système ne sont pas les Autochtones, mais ceux qui mettent en valeur les ressources naturelles de leurs territoires, à savoir les industries minières, forestières et énergétiques.

La création des réserves autochtones

« Dans les années 1830, le gouverneur de la colonie anglaise, Sir James Kempt, propose d’installer les Autochtones dans des villages sur des terres cultivables. Dans chacun de ces villages doit vivre un missionnaire et un agent des Affaires indiennes. C’est l’origine de la politique des réserves indiennes, dont l’objectif officiel est de rendre les Autochtones autonomes en leur permettant de tirer leur subsistance de la terre. On soupçonne facilement que le véritable objectif gouvernemental est de libérer le titre foncier des terres ancestrales autochtones – et par le fait même de la présence des Autochtones sur ces terres – aux fins de la colonisation et de l’industrie forestière. Cette tentative d’assimilation par la transformation des membres de nations nomades en citoyens sédentaires se soldera par un échec [relatif]. » (René Boudreault, Du mépris au respect mutuel, p. 32).

Au début du 19ème siècle, les colonisateurs européens ont commencé à étendre leur emprise sur le territoire au-delà des rives du fleuve Saint-Laurent, repoussant de nombreux peuples autochtones vers le Nord, les privant ainsi de leurs domaines territoriaux traditionnels. Cet exode, qui durera 50 ans et qui sera notamment favorisé par l’abattage systématique de la partie septentrionale de la forêt boréale, autrefois surplombée par les grands pins blancs, allait être suivi par la création des premières réserves autochtones au Québec. Le territoire sur lequel elles vivaient leur échappant de plus en plus suite à l’envahissement progressif des colons de descendance européenne, plusieurs nations autochtones sont contraintes, au milieu du 19ème siècle, à demander une aide alimentaire ainsi que la création de réserves pour la chasse, la pêche et la cueillette. En 1840, les Innus (les Montagnais), les Atikamekw et la communauté Anishnabe (les Algonquins) demandèrent donc au gouvernement colonial de leur garantir un espace « sécurisé » par l’envoi de multiples pétitions. En 1850, les réserves de Maniwaki et de Timiskaming furent donc créées. Le gouvernement céda alors 100 000 acres aux Anishnabes. Depuis, cette communauté a perdu le contrôle sur la quasi totalité de ce territoire (95 000 acres) suite aux nombreux dépeçages initiés par le gouvernement sous les pressions des entreprises privées et publiques, qui elles aussi doivent se déplacer une fois que les ressources naturelles ont été épuisées à un endroit donné. L’exode des autochtones est aujourd’hui suivi d’un exode industriel, ce qui prive davantage l’accès des Premières nations au territoire.

C’est principalement au cours de cette période que les contradictions entre les économies autochtones et modernes sont apparues au grand jour. Selon le rythme, les besoins et les intérêts des colonisateurs, les communautés autochtones sont progressivement dépossédées de leurs territoires ancestraux et de leurs droits acquis en vertu des premiers traités signés avec les Anglais et les Français :

« Les peuples autochtones ont été physiquement déracinés : on leur refusait l’accès à leurs territoires traditionnels et, dans bien des cas, on les a forcés à se rendre dans de nouveaux endroits que les autorités coloniales avaient choisis pour eux. Ils ont été également déracinés sur les plans social et culturel : assujettis aux efforts intensifs des missionnaires, ils se sont fait imposer des écoles qui ont réduit leur capacité de transmettre leurs valeurs traditionnelles à leurs enfants, qui leur inculquaient des valeurs victoriennes à dominante masculine et qui attaquaient leurs valeurs traditionnelles comme les danses et autres cérémonies symboliques. » (Commission royale sur les peuples autochtones)

En ce qui concerne les mesures de « protection » adoptées par les différents gouvernements à l’endroit des communautés autochtones, la création des premières réserves et la généralisation progressive de cette mesure à leur égard est sans doute l’un des aspects importants au plan historique du rapport entre les descendants européens et les Autochtones. La création de réserves avait pour objectif de protéger les droits ancestraux des communautés autochtones sur des territoires clairement délimités. Cependant, et c’est là que se trouve le cœur du problème, l’encadrement des communautés autochtones, notamment par l’éducation à l’européenne, devait « contrer la réticence profondément ancrée dans la culture et la mentalité des Autochtones, étrangères à la propriété, à l’accumulation des biens matériels, à la prévoyance et au goût de l’argent ».

De mesures de « protection », la création de réserves est progressivement devenue un outil permettant la mise sous tutelle des communautés autochtones par le gouvernement fédéral. Cette mise sous tutelle a permis l’exploitation des ressources naturelles des territoires autochtones, laissant aux communautés un espace minimal sur lequel elles ont pouvoir de gestion, et qui se limite aujourd’hui au niveau du « village » de la réserve. Les territoires « réservés » aux communautés autochtones du Québec sont aujourd’hui gérés conjointement par le Ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien et par le Secrétariat aux affaires autochtones du Québec. L’allocation annuelle versée par le Gouvernement fédéral aux Conseils de Bande doit pourvoir à tous les besoins des communautés, à savoir la construction, l’entretien des maisons, des écoles, et à la procuration de services collectifs et individuels.

Si les sommes accordées aux communautés par le gouvernement peuvent nous sembler considérables, il faut les comparer aux sommes versées aux investisseurs privés, qui assurent l’exploitation du territoire. Malgré l’importance des sommes versées aux Conseils de bande, les communautés autochtones ne disposent pas de la même marge de crédit que les entrepreneurs « blancs » pour assurer le développement socio-économique de leurs territoires. Par exemple, la communauté anishnabe dépose annuellement huit millions de dollars à la caisse populaire de Notre-Dame-du-Nord et dispose d’une marge de crédit de 50 000$. Un investisseur « blanc », qui disposerait d’une somme équivalente, est capable, en revanche, d’aller chercher l’équivalent en crédits, ce qui relève bien évidemment d’un racisme à l’endroit des Autochtones, qui laissés à eux-mêmes, doivent céder le pas aux multinationales – à la Noranda, à Abitibi-Consolidated ou à Hydro-Québec – pour le développement socio-économique de leurs territoires.

En ce qui concerne l’intégration des peuples autochtones aux différents projets de développement minier, forestier ou hydroélectrique, ces entreprises ont même recours à des anthropologues, qui eux, prodiguent conseils et expertises aux entrepreneurs pour qu’ils adaptent leur projets aux cultures traditionnelles. Au fil des années, l’anthropologie est devenue en quelque sorte une arme dont disposent les entreprises colonisatrices pour vendre leurs projets aux communautés autochtones. L’inclusion de « clauses culturelles » dans les conventions, traités et dans le cadre de projets de développement repose cependant sur une contradiction : la domination économique, politique et technologique découlant de la modernité capitaliste contribue à la destruction des cultures traditionnelles. La récupération du concept de culture par le pouvoir « blanc » sert en fait à diluer celle-ci au point où la culture traditionnelle est réduite à de simples marchandises tels que les services offerts par des musées d’interprétation ou par la création de boutiques-souvenirs où on vend différents objets traditionnels, pas pour leur usage, mais pour leur valeur en tant que marchandise culturelle. Somme toute, l’anthropologie sert à faire du « sauvage » un « sauvage civilisé et moderne ».

Dans la communauté du Lac Barrière, située en plein cœur du Parc de la Vérendrye, 480 personnes doivent vivre dans 58 maisons, ce qui laisse en moyenne plus de huit personnes par maison. Dans ce village, aucune maison n’a été construite depuis 20 ans et l’électricité ne s’y rend toujours pas, même si le village est situé qu’à sept kilomètres de la route 117. Si Hydro-Québec tarde à brancher une communauté comme celle du Lac Barrière, on ne peut dire qu’elle est aussi lente à harnacher les rivières sur lesquelles ces communautés comptaient autrefois pour assurer leur subsistance et à débrancher les mauvais payeurs. Par exemple, la communauté du Lac Barrière a vu sa rivière « détournée » à 42 reprises, et ce, sans qu’aucune compensation ne leur soit versée. Hydro-Québec engrange des profits records au détriment de ces communautés, qui elles, n’ont même pas droit aux miettes que procure le développement hydroélectrique.

L’argument « raciste » comme quoi les Autochtones ont droit à une retraite dorée dans des villas de luxe ne tient évidemment pas la route lorsqu’on voit la réalité sociale au sein des communautés autochtones, une réalité comparable à de nombreuses communautés du Tiers-Monde, et ce dans un pays qui a la réputation de veiller au développement socio-économique et culturel de tous les citoyenNEs. Certes, il faut mentionner que si nos gouvernements et les entreprises colonisatrices sont en grande partie responsables des maux qui hantent les communautés autochtones, la responsabilité des difficultés incombent également aux élites des ces communautés qui ont vite appris ce que le pouvoir pouvait leur apporter, notamment la possibilité de détourner des fonds publics à des fins personnelles. Certaines mauvaises langues, dont le langage des suprématistes blancs, affirment que les problèmes de corruption – de patronage, de clientélisme et de népotisme – sont pire dans les réserves que dans le monde « blanc et civilisé ». Toutefois, l’élite blanche de souche européenne, n’a rien à envier à la classe dirigeante autochtone. Les problèmes de mauvaise gestion dans les réserves autochtones sont sans aucune mesure avec le scandale des commandites, ou ceux des empires corporatistes de Wall Street et de Bay Street (Enron, Time-Warner, l’Empire médiatique Hollinger de Conrad Black, etc.).

L’emprise d’Hydro-Québec, des industries minières et forestières

L’univers forestier, qui a permis aux Autochtones de vivre et de se reproduirent pendant des millénaires est aujourd’hui grandement menacé. Si la déforestation menace nos écosystèmes, elle est également un point de non retour pour les communautés traditionnelles qui dépendent de la forêt pour assurer, en partie, leur subsistance mais également pour la préservation de leur culture. Un rapport, publié récemment, souligne que les forêts du Canada sont de plus en plus contrôlées par les grandes sociétés forestières, même si celles-ci demeurent publiques devant la loi. L’organisation Global Forest Watch Canada a constaté que le contrôle des 13 plus grandes entreprises forestières sur la forêt publique s’est accru de 9% entre l’année 2000 et 2003. Ces entreprises contrôlent aujourd’hui 57% des espaces forestiers qui sont disponibles à la commercialisation. Les cinq principales sociétés privées détiennent aujourd’hui des droits sur 100 millions d’hectares de forêt publique – une superficie plus grande que l’Ontario. Les zones forestières faisant l’objet de coupes se sont accrues de 50% au Canada depuis 1975, et elles sont aujourd’hui principalement situées dans la forêt boréale, là où le colonisateur blanc avait repoussé les communautés autochtones dans un premier temps. L’exode de ces communautés est aujourd’hui suivi de l’exode de l’industrie forestière, qui pousse les limites de l’exploitation industrielle toujours plus au Nord. De nombreuses études indépendantes soulignent que les véritables maîtres de la forêt québécoise sont les multinationales du bois et les grandes sociétés papetières, qui se sont habilement approprié la forêt publique en s’assurant la complicité de l’État. D’une gestion traditionnelle et écologiste, assurée par les communautés autochtones, la gestion de la forêt est passée aux mains de l’État avec la colonisation, et aujourd’hui, à l’industrie forestière qui se l’est appropriée au détriment de deux communautés, celle des travailleurEUSEs et des Autochtones. Quel sort est réservé aux communautés autochtones et rurales maintenant que l’appétit des forestières lorgne toujours plus loin vers le Nord? Après la destruction systématique de la grande forêt boréale il ne restera que désolation et désarroi pour deux communautés qui ont pourtant un intérêt en commun : la prise de contrôle de leur territoire pour que celui-ci serve enfin à leurs communautés plutôt qu’aux appétits voraces d’investisseurs privés de Toronto ou de New York, lieux cultes du capitalisme nord-américain d’où les richesses émanant de la nature et du travail humain sont pillées et gaspillées.

La Convention de la Baie-James (1975) : un vent d’exploitation souffle dans le Nord du Québec

Si la création des réserves marque la mise sous tutelle des communautés autochtones par l’État canadien, la Convention de la Baie James représente, quant à elle, le point de départ de la mise sous tutelle des territoires communaux, lieux de production et de reproduction sociale pour les autochtones, par Hydro-Québec. Dans les faits, la Convention de la Baie James fait d’Hydro-Québec le principal détenteur de nombreux territoires où sont présentes de nombreuses communautés autochtones (Cris et Inuits, etc.). Plus de trente années se sont écoulées depuis la signature de la Convention de la Baie James et Hydro-Québec demeure certes l’un des principaux acteurs en ce qui concerne l’appropriation des terres autochtones.

Les véritables pionniers : «Blancs» ou Autochtones?

L’un des mouvements nationalistes dont il est ici question se nomme les Pionniers. Fiers descendants des premiers colons, ces derniers se complaisent à croire que le développement de leurs régions est strictement le résultat de leur labeur. Là encore, la falsification de l’histoire s’avère problématique puisque les entreprises coloniales qui se sont établies sur la Côte-Nord, en Abitibi ou au Saguenay-Lac- Saint-Jean, ont bénéficiées du savoir autochtone en matière d’exploration du territoire. Nombreux sont les sites d’exploitation minière et forestière qui ont été découverts par les Innus de la Côte-Nord. Sans l’aide de ces communautés, des entreprises telles que la Iron Ore Company auraient probablement mis plusieurs années avant de pouvoir exploiter les ressources naturelles de la région. Sans l’aide des communautés autochtones, les premiers colons auraient probablement eu davantage de difficultés à assurer leur subsistance. Ce sont les Autochtones qui ont enseigné aux « Blancs » où chasser et pêcher. Par la suite, les meilleurs territoires de chasse et de pêche ont acquis un statut particulier lorsque les bourgeoisies anglaises et américaines en ont fait leur terrain de jeu. L’appropriation de ces territoires s’est fait au détriment des communautés autochtones, qui ont pourtant contribué de façon significative à l’émergence de ces industriels, dont le mépris à l’endroit des Autochtones est manifeste dans l’histoire. Dans les dernières décennies, ces vastes domaines appartenant jadis à la bourgeoisie anglophone ont été nationalisés et sont devenus accessibles au public, notamment sous la forme de zones d’exploitation contrôlées (ZEC). La démocratisation de ce loisir s’est fait, encore là, au détriment des Autochtones puisqu’aujourd’hui, des groupes de chasseurs blancs, notamment parmi les membres des groupes nommés plus haut, s’opposent au retour des communautés autochtones sur ces territoires. Ils prétendent que les Autochtones vont leur voler leurs sites de chasse et de pêche et qu’ils vont piller la richesse faunique et halieutique. Pourtant, la logique de la propriété privée ne fait pas partie de la culture des Autochtones, et encore moins celle de chasser et pêcher sans limites. Qui est vraiment responsable de la diminution du gibier et des poissons dans les cours d’eau? La réponse est complexe mais le souvenir des parties de chasse de la bourgeoisie, exhibant fièrement leur prises en quantité industrielle témoigne de leur mégalomanie et de leur manque de respect à l’endroit de la nature. Que dire des pratiques forestières des multinationales qui, en détruisant les habitats forestiers, menacent la reproduction des espèces fauniques. Sans compter les pratiques d’Hydro-Québec à l’endroit des cours d’eau, des pratiques qui contaminent les cours d’eau et menacent la biodiversité.

L’Enquête scientifique et technique du Gouvernement québécois sur la gestion des forêts publiques

Suite à la parution du documentaire l’Erreur boréale de Robert Monderie et de Richard Desjardins, on a pu constater que la forêt publique échappait de plus en plus au contrôle des populations qui en dépendent pour assurer leur subsistance. Le constat tiré par les auteurs et d’autres groupes écologistes a suscité l’indignation d’un nombre croissant de personnes, ce qui a forcé le Gouvernement du Québec à tenir une commission d’enquête sur la gestion de la forêt publique. Les travaux de cette commission débuteront prochainement, mais d’ores et déjà, celle-ci a reconnu que la forêt québécoise est surexploitée. Toutefois, et malgré ses aveux, le Gouvernement n’a même pas cru opportun d’inviter des représentants des communautés autochtones au sein de la commission, alors que les Autochtones sont pourtant bel et bien les habitants traditionnels de cette forêt. Les communautés autochtones sont non seulement dépossédées progressivement de leurs territoires mais également de la gestion du problème que pose l’exploitation industrielle de la forêt. En fait, cette pseudo-commission d’enquête publique sur l’avenir de la forêt publique ne parle que le langage du pouvoir, celui de l’État et des industriels, et que cette novlangue est incohérente pour n’importe lequel être humain qui perçoit la forêt comme un espace de vie et non comme une simple marchandise.

Conclusion

En guise de conclusion, on se doit d’être réaliste et force est de constater que les vrais maîtres du territoire québécois ne sont pas les Autochtones mais les sociétés minières, forestières et Hydro-Québec qui contrôlent de plus en plus les richesses de ces territoires et qui façonnent le paysage de ceux-ci. Si rien n’est fait dans les prochaines années, les problèmes auxquels font face les communautés autochtones vont sans doute s’aggraver. Le problème ne s’arrête pas là puisque l’œuvre de destruction des écosystèmes naturels par les sociétés forestières, minières et Hydro-Québec ne menace pas simplement les communautés autochtones mais également les communautés rurales, qui dépendent grandement de ces emplois. Une fois qu’elles ont tout pillé, ces industries ne se font pas prier et ne démontrent aucun complexe à fermer puis délocaliser leur exploitation comme en fait foi le récent exemple de l’usine d’Abitibi-Consolidated au Saguenay. Les communautés autochtones et les gens des régions ont un intérêt en commun : ils doivent reprendre le contrôle de leur communauté pour assurer eux-même le développement socio-économique de leur territoire. La citation en exergue nous rappelle que nulle civilisation n’est à l’abri de la destruction. Il se peut qu’un jour le monde capitaliste s’effondre. À ce moment, nous hériterons de la terre et nous pourrons enfin envisager de régler définitivement les problèmes de notre monde.

El Bolo


(publié pour la première fois dans le numéro 4 de Ruptures, mai 2004)