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mercredi 16 juin 2010

Qu’est-ce qui fait pleurer les anarchistes?

Dans le cadre de ses recherches sur l’anarchisme militant, qui ont donné lieu à un petit livre sur les Black Blocs1, Francis Dupuis-Déri a eu l’occasion de rencontrer un certain nombre de libertaires ici et en Europe. Un jour, après la batterie de questions politico-analytiques, il a eu la drôle d’idée de demander aux personnes qu’il interrogeait si elles avaient déjà pleuré pour des raisons politiques. C’est le collage d’une partie des récits récoltés qui forme la trame de Lacrymos, son plus récent bouquin.

Le livre compte une trentaine de récits, racontés par une quinzaine de personnes, cinq femmes et dix hommes, venant d’au moins quatre pays différents (Québec, France, Suisse, Grèce). La plupart des gens semblent être à peu près de la même génération –la génération Seattle!— et partager une expérience militante similaire, faite de contre-culture et de radicalisme politique, ce qui est normal puisque l’auteur cherchait à l’origine à documenter le phénomène de la militance anarchiste dans le mouvement altermondialiste.

Et qu’est-ce qui fait pleurer les anarchistes? Il y a bien sûr la mort d’un camarade et ami. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur l’un de ces récits extrêmes où un anarchiste d’origine grecque raconte la perte d’un copain dans un affrontement avec la police à Athènes en 1985. Bien que présente, la mort est toutefois plutôt rare. Beaucoup plus fréquente est la pression de la répression policière ou tout simplement de la lutte très intense qui fait parfois craquer les anars, que ce soit dans l’action ou après coup quand l’adrénaline retombe. Les relations amoureuses et le sexisme sont également de la partie. Quand on rêve d’égalité, l’injustice que l’on subit dans son couple, la prise de conscience de ses propres comportements sexistes passés ou la tolérance implicite face à des comportements inacceptables est difficile à tolérer. Les anars pleurent également, évidemment, d’impuissance face à l’injustice et devant les coups durs (déportations, destruction de projets), mais aussi devant la beauté de la résistance et la solidarité en acte.

Je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour en juger, étant moi-même partie prenante du mouvement étudié, mais le résultat m’a semblé des plus intéressants. L’angle d’approche, pour un mouvement politique, est en tout cas inédit et sans doute plus parlant qu’une analyse de discours stricte. On en ressort, malgré la diversité des expériences et des contextes, avec une vision finalement assez unifiée de ce qui constitue le tronc commun des valeurs et des pratiques alternatives de l’anarchisme en ce début de XXIe siècle.

Lire Lacrymos, c’est un peu comme ouvrir une fenêtre sur le mouvement libertaire et pouvoir toucher du regard ce qui en fait battre le cœur. La pratique de l’entrevue et du récit, sans analyse à postériori, crée une série d’instantanés intimistes, sorte d’arrêt sur l’image d’un mouvement somme toute méconnu en dehors de la représentation médiatique spectaculaire du casseur. Il me semble qu’il y a là une bonne introduction pour qui veut en savoir plus sur ce qui anime une bonne partie de la
« jeune » génération de militants et de militantes de la gauche radicale.

Lacrymos.
Qu’est-ce qui fait pleurer les anarchistes ?
Par Francis Dupuis-Déri
Montréal, Écosociété, 2010, 116 p.


Note:
1) Dupuis-Déri, Francis (2003). Les Black Blocs, La liberté et l’égalité se manifestent. Montréal, Lux, 252 pages.

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Extrait du numéro de juin 2010 de l'Infobourg

mercredi 24 mars 2010

Malinovski à Québec

Texte repiqué du blogue La Commune de nos amis de Montréal...


J’ai toujours eu pour mon dire qu’on n’avait pas assez écrit sur le sommet des Amériques à Québec en 2001. En fait, c’est un peu la honte que, outre un documentaire de l’ONF, il n’y ait pas d’ouvrage sérieux publié au Québec sur la question. Je croyais que David Graeber, Direct Action, An Ethnography nous avait pris de vitesse sur notre propre terrain. Rassurez-vous, même s’il passe plus de 200 pages à nous faire un ethnographie du sommet des Amériques, ce n’est pas le cas.
Pour Graeber, cet événement est un prétexte pour parler de l’organisation des groupes libertaires. Nostalgiques du sommet des peuples ou de la CLAC/CASA tenez-vous le pour dit : vous aurez quelques bons moments, mais on ne vous offre pas 500 pages de photos souvenir. Ça n’enlève rien, au contraire, à la qualité du travail.

Sur le terrain
L’observation très participante que pratique Graeber a l’avantage de nous glisser tout près du sujet. On le suit, à travers ses notes, ses PV verbatim de plusieurs rencontres et ses carnets personnels, non seulement dans les événements entourant le sommets des Amériques, mais aussi dans plein d’autres réunions et actions militantes. Comme il l’annonce d’entrée de jeu, il ne s’agit pas d’un livre à thèse, mais bien d’un travail d’ethnographie comme le faisait Evans-Pritchard chez les Nuers ou Malinovski en Mélanésie. Le travail est essentiellement descriptif et l’appareillage théorique (dans lequel se croisent, entre autres, de Holloway, Castoriadis et Debord) est surtout utile pour tenter des explications a posteriori ou pour mieux faire saisir le point de vue étudié.

Cette technique audacieuse est appropriée. Pour la recherche universitaire, la terra quasi incognita que représente les organisations libertaires méritait bien une description de fond en comble : qu’on s’attarde en détail à la culture, aux prises de décisions collectives, aux actions et au rapport avec la police et les médias pose un cadre qui permettra de mieux étudier et de mieux comprendre cet univers militant.

Étonnamment, ce n’est pas sur les « actions directes » en tant que telle que Graeber est le plus intéressant. D’abord, les anars sont loin d’être les seuls à utiliser certaines de leurs méthodes (manif, piquets de grèves, etc.). Ensuite, Francis Dupuis-Déri avait déjà fait avancer le travail de réflexion sur une méthode qui leur est plus propre : le Black Block.

À l’opposé, le chapitre sur les processus démocratiques se révèle passionnant. Il s’agit à la fois d’une contribution fondamentale du mouvement libertaire à la gauche, mais aussi d’un travail de recherche rigoureux et original. On y démystifie certaines idées reçu sur le processus consensuel, mais on signale aussi ses limites et défis. Bien sûr, on peut parfois regretter une présentation un brin caricaturale des autres groupes de gauche (trots, léninistes, réfos, etc.). Est-ce la gauche étatsunienne qui est particulièrement sclérosée? Possible. Quoiqu’il en soit, Graeber nous dépeint avec rigueur le point de vue des anars et non la vérité sur ces autres groupes qualifiés de sectaires.

Il nous offre aussi une réflexion étendue sur le rapport entre activistes et médias. On commence par se taper la réflexion plutôt classique sur les médias de masse et la structure qui les force a offrir une couverture systématiquement désavantageuse des actions directes. Plus original, cependant, sont les exemples très précis de mensonges purs et simples de la part de journalistes. Non pas parce que leur boss leur a dit de mentir, mais simplement parce que c’est tellement plus simple à écrire et à comprendre quand on organise les faits de la bonne façon; même s’ils ne sont pas arrivés de la bonne façon. Alors que les flics provoquaient, c’est tellement coutumier de dire que c’était les anars qui fessaient comme des malades. Tout le monde comprend ça, non?

Faire le débat
Graeber met la table pour un débat plus vaste. D’accord, les libertaires ne se perdent pas dans les débats sectaires et théoriques vaseux et ne basent pas leur action sur une approche « idéaliste » du monde qui les feraient commencer « par en haut ». Néanmoins, quand ils s’entendent sur un objectifs commun pour leur groupe d’affinité (ou qu’ils en rediscutent) n’y-a-t’il pas là un lieu de débat théorique aussi crucial que pour n’importe quel autre groupe? Ne se peut-il pas qu’une mauvaise définition de départ des objectifs communs (ayant peut-être pour cause une absence de débat théorique développé) nuise à l’avancée des objectifs pratiques?
Dans la tension, très bien décrite par Graeber, entre action directe et représentation médiatique, comment peut-on parvenir à une conclusion claire? Bien sûr, on veut ce « nouveau monde construit dans la coquille du vieux », mais en même temps, quand l’espace public et la capacité de parler dans un lieu où être entendu de tous et toutes disparaît, comment croire sincèrement que de simples actions d’éclat sauront « contaminer » les gens autours?

Des ouvrages théoriques d’une telle qualité rappellent qu’il serait bon, un jour, de mettre sur pied un lieu de débat à gauche où l’on pourrait discuter sans tenter de recruter ou d’excommunier. La diversité des tactiques, au centre de la stratégie de Québec 2001, appelle peut-être à une concertation/débat dans un lieu de respect des choix stratégiques des autres où il serait possible de penser les coup un peu d’avance sans s’engueuler sur des questions de chapelles. Difficile de lire Graeber sans penser que le dialogue est possible.

SIMON TREMBLAY-PEPIN

GRAEBER, David, Direct Action, An Ethnography, Oakland : AK Press, 2009, 600 p.

+ce texte est tiré du journal Le Couac, mars 2010.

dimanche 28 février 2010

Classiques de la subversion : « Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire »

Dans son Anarchisme et marxisme (1973), Daniel Guérin passe en revue l’évolution du marxisme après Marx. Condamnant la derive réformiste d’un Engels vieillissant et la « dégénérescence » liée aux noms de Kautsky et de Bernstein, Guérin affirme que « la seule théoricienne, dans la social-démocratie allemande, qui resta fidèle au marxisme originel fut Rosa Luxemburg ». Et il continue : « Il n’y a pas de différence véritable entre la grève générale anarcho-syndicaliste et ce que la prudente Rosa Luxemburg préférait dénommer “ grève de masses ”. De même, les violentes controverses, la première avec Lénine, en 1904, la dernière au printemps de 1918, avec le pouvoir bolchevik, ne sont pas très éloignées de l’anarchisme. Il en est de même pour ses conceptions ultimes, dans le mouvement spartakiste, à la fin de 1918, d’un socialisme propulsé de bas en haut par les conseils ouvriers . » Et il conclut : « Rosa Luxemburg est l’un des traits d’union entre l’anarchisme et le marxisme authentique. »

En 1971, Guérin publie chez Flammarion son Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, livre marqué par l’expérience de 68, et qui représente une analyse approfondie du rapport entre spontanéité et conscience dans les mouvements révolutionnaires. Une seconde partie du livre réunit des textes de Luxemburg, Lénine, Trotsky et Kautsky, des commentaires plus ou moins contemporains (Collinet, Gramsci, Laurat…) et des textes plus récents (Bensaïd, Castoriadis, Cohn-Bendit, Guillerm…).

Si Guérin rejette l’autoritarisme de certains marxismes, il met néanmoins en garde contre le spontanéisme excessif de certains soixante-huitards qui aurait, à la longue, « frappé d’impuissance ces jeunes magiciens. Et, de ce fait même, remis en question le recours exclusif à l’arme de la spontanéité ». Et il conclut : « Reste à chercher une forme ouvrière consciente qui ne serait ni séparée ni distincte du gros de la classe, étant le fruit même de ses entrailles, et dont les modes de fonctionnement la prémuniraient contre toute menace de bureaucratisation. Alors seulement, les graves obstacles qui compromettent la symbiose de la spontanéité et de la conscience seraient, enfin, levés. »

La même année paraît chez Belfond un recueil de textes de Luxemburg sur Le socialisme en France, 1898-1912. Il s’agit d’analyses de deux questions : la participation des socialistes à un gouvernment bourgeois et la maturation de l’unité socialiste. S’y ajoutent des articles sur l’affaire Dreyfus et la lutte contre le danger de guerre. Pour Guérin, « s’élevant au-delà de l’immédiat et des circonstances particulières de l’époque, Rosa Luxemburg formulait un jugement de principe, applicable à toute forme de cartel électoral avec la gauche bourgeoise, à toute participation gouvernementale en régime capitaliste. Ce qui, à ses yeux, était le plus grave dans l’alliance du radicalisme et du socialisme, c’était que, pour la première fois en France, ce dernier était entraîné à la remorque de la petite bourgeoisie, elle-même au service du républicanisme bourgeois. Le prolétariat français, la seule force vivante de la démocratie, se trouvait ainsi paralysé et enchaîné. »

  • Daniel Guérin, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, 1971, 185 pages, Flammarion, 1971. Des extraits sont disponibles sur le site de la Bataille Socialiste.
[Texte de Dave Berry, extrait du numéro de janvier 2010 du mensuel Alternative Libertaire]

vendredi 5 février 2010

Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression

En 1919, durant le siège de Petrograd, Victor Serge se voit confier la garde des archives de l'Okhrana, la police secrète tsariste. Il a pour ordre de les évacuer vers Moscou ou, si les armées blanches sont victorieuses, de les dynamiter afin que la réaction ne puisse s'en servir contre les révolutionnaires. Le danger écarté, grâce au fameux train blindé de Trotski, Serge a tout le loisir d'étudier en profondeur les documents et d'en tirer les leçons utiles qui seront exposées dans une série de trois articles publiés en France dans le «Bulletin communiste» à partir de 1921. Quelques années plus tard, en 1925, l'ensemble est «bonifié» de deux chapitres et édité par la Librairie du Travail dans un petit volume portant le titre «Les Coulisses d'une Sûreté générale, ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression». C'est ce classique, réédité dans les années 1970 par Maspero, que Lux vient de ressortir des boules-à-mites pour l'offrir à une nouvelle génération militante.

* * *

Quel intérêt peut-il y avoir à rééditer aujourd'hui un ouvrage paru pour la première fois en 1925? Je me le suis longtemps demandé et c'est entre autre pour cela que je ne l'avais jamais lu (malgré un pdf de l'édition Maspero qui circule depuis un certain temps déjà dans nos milieux libertaires). Beaucoup d'eau doit avoir coulé sous les ponts depuis le début du siècle, non? Et bien non.

À la lecture, passionnante soit dit en passant, on se rend compte que le schème général de la répression reste le même. Ce qui a changé, outre quelques innovations théoriques venant de l'Oncle Sam, c'est essentiellement la technologie. La répression est certes moins meurtrière aujourd'hui, du moins en occident, mais c'est essentiellement dû au fait que le courant révolutionnaire est également beaucoup moins menaçant. Sinon, les bonnes vieilles méthodes de l'Okhrana demeure d'actualité. Il s'agit de connaître intimement l'ennemi par un travail d'information, d'infiltration et d'analyse des données, de le perturber autant que possible par un travail de sape et de manipulation, de le provoquer enfin pour pouvoir le réprimer. La postface de Francis Dupuis-Déri, qui s'attarde à dresser le portrait de la répression aujourd'hui est à cet égard éclairant. Force est de constater que la répression est tout aussi systématique qu'au début du siècle, même au Québec (rappelons-nous du Sommet des Amériques)! Rien n'a changé ...sinon notre détermination collective à changer le monde qui tend malheureusement à s'émousser.

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Victor Serge est un personnage étrange. Révolutionnaire et homme d'action, c'est aussi un journaliste doublé d'un écrivain. Anarchiste rallié aux bolcheviques, il n'aura de cesse de défendre publiquement le Parti tout en s'effrayant, en privé, de l'ampleur et de la férocité de la répression. Il a d'ailleurs aidé à faire libérer un certain nombre d'anarchistes (Voline notamment). Fidèle au régime, Serge défend dans la deuxième partie de son livre la nécessité de la répression et le travail de la Tcheka, ce qui est particulièrement troublant dans la mesure où il était déjà impliqué, au moment de la rédaction, dans un travail oppositionnel interne qui le fera éventuellement tomber dans les griffes du Guepeou (la police secrète stalinienne qui succède à la Tcheka). Finalement expulsé d'URSS, Victor Serge restera toute sa vie critique du totalitarisme mais fidèle à la révolution... Tout ce contexte est d'ailleurs très bien expliqué dans l'introduction de Éric Hazan et la postface de Richard Greeman (et oui, il y a deux postfaces).

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Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression
par Victor Serge
Préface de Éric Hazan.
Postfaces de Francis Dupuis-Déri et de Richard Greeman.
228 pages, Lux éditeur

samedi 28 février 2009

Livre: La résistance communiste allemande 1933-1945

L'histoire de la Deuxième guerre mondiale m'a toujours fasciné mais il y a un chapitre qui m'a toujours semblé obscur: qu'est-il arrivé avec la gauche allemande après 1933? Ou, plutôt, comment se fait-il qu'il n'y a pas eu plus de résistance de l'un des prolétariats les plus organisé et combatif du monde?

Cette incongruité, l'absence de résistance allemande, est même devenu un argument de vente des libertaires au fil des ans. Qu'on en juge: les révolutionnaires espagnols, majoritairement libertaires, ont résisté les armes à la main pendant trois ans face aux fascistes alors que les allemands, majoritairement autoritaires, ont succombé en quelques jours. Je mesure aujourd'hui combien l'argument est profondément injuste!

Le parti communiste allemand, qui regroupait dans ses organisations de masse plus d'un million de prolétaires (dont 100 000 miliciens) et obtenait jusqu'à 6 millions de voix, a bel et bien résisté au nazisme. Avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler, les communistes ont mené une campagne contre l'implantation de locaux de la SA dans les quartiers ouvriers. En un an, la campagne a fait 79 morts nazis et 103 morts communistes. 51 communistes avaient été tué par les nazis, presque tous les autres avaient été tué par la police du gouvernement... social-démocrate. C'est la peur d'être interdit, et donc de perdre les avantages de la légalité, qui ont poussés les communistes a mettre fin à cette campagne. Cette volonté de préserver l'existence légale du parti lui a été fatale. À l'arrivée au pouvoir des nazis, les rafles ont menées toute la direction communiste, le 2/3 des cadres intermédiaires et 20 000 militantEs en prison. Soixante camps, trente quartiers spéciaux dans des prisons d'État, soixante centres de détention sont ouverts pour les accueillir.

Pourtant, les communistes n'ont pas baissé pavillon. Ils se sont réorganisé dans la clandestinité, encore et encore. Ont été présent dans les quartiers, les usines, les camps et même l'armée. Ont fourni 5 000 hommes à la République espagnole. Ont rejoint tous les maquis d'Europe. Cent fois, mille fois les réseaux communistes ont été détruits par les nazis. Des dizaines de milliers de militantEs y ont laissé leur peau. Et à chaque fois, d'autres rouges ont pris le relais. Et ce jusqu'en 1945, sans interruption notable.

Oh, bien sur, c'était des staliniens. Oh, bien sur, ils avaient l'appui d'un puissant État étranger. Et pourtant, ça force le respect. Et, surtout, ça ne mérite pas l'omerta honteuse qui sévit depuis trop longtemps. Non, les révolutionnaires allemands n'ont pas à rougir de leur passé.

C'est cette histoire que «La résistance communiste allemande 1933-1945» raconte.

T. Derbent, La résistance communiste allemande 1933-1945, éditions Aden, Bruxelles, 2008, 115 p. Ce petit livre est disponible à la Page Noire.

dimanche 15 février 2009

Critique de livre: «On a raison de se révolter»

Dans «On a raison de se révolter. Chronique des années 70», Pierre Beaudet nous livre un témoignage intimiste et subjectif sur l'extrême-gauche québécoise de ces années de feu. En fait, son récit se situe juste avant l'éclosion et l'apogée de «La Ligue» et en cela il est très précieux parce qu'il permet de comprendre (un peu) cet épisode de l'histoire de la gauche.

Si, comme moi, vous vous êtes toujours demandé comment on a pu passer en quelques années d'une nouvelle gauche aux tonalités quasi libertaires (ou, en tout cas, pas complètement assommante) à l'autoritarisme survitaminé du «marxisme-léninisme», vous détenez une clef avec «On a raison de se révolter». Le chaînon manquant entre Parti Pris et En Lutte!, c'est Mobilisation.

L'échec des autonomes québécois

Dans le tumulte des années 1960, une nouvelle génération militante voit le jour en même temps que les cegeps. Dans le lot, il y a Pierre Beaudet et ses amiEs. Leurs premiers coups, ils les font dans le mouvement étudiant en multipliant grèves, manifestations, occupations. Déjà, leur courant dépasse les cadres jugés trop étroit du syndicalisme en animant le Mouvement syndical et politique, un regroupement particulièrement flexible de collectifs autonomes, tantôt ouvert, tantôt clandestin, toujours actifs. Dans les manifs, les militantEs sont «casqués-masqués-gantés» et cassent des vitrines en essayant de ne pas se faire casser les bras par les flics. La mouvance se lie au Front de libération populaire, s'implique dans les Comités d'action politique dans les quartiers, tente le coup de la formation de Comité de travailleurs à côté des syndicats, prône «l'établissement» en usine, tout en s'inspirant de Lotta Continua, du MIR, des mao-spontex et tutti quanti. Au service du peuple et des luttes, la mouvance, toujours informe et fluctuante, jamais formellement organisée, se dote de moyens: presses, librairie, revue. C'est le réseau informel autour de la Librairie progressiste et de la revue Mobilisation. C'est une force qui est loin d'être négligeable, à son apogée, on parle de quelques 500 militantEs qui cotisent pour maintenir l'infrastructure. La ligne est toujours la même: ce sont les masses qui font l'histoire, ni la théorie, ni l'avant-garde ne sont importée du dehors, ce qui compte c'est le travail d'organisation à la base pour développer l'autonomie ouvrière, le parti viendra ensuite, si jamais il vient. Pour les «ML» en émergence, c'est un obstacle à abattre. Ce qu'il feront. C'est la «Ligue» qui aura la peau des autonomes québécois en profitant de leurs propres erreurs (dont celle de n'avoir pas su s'organiser à temps).

C'est cette histoire que raconte «On a raison de se révolter». Non pas dans une perspective académique ou historique mais depuis le point de vue subjectif de celui qui fut le principal animateur de Mobilisation, le dirigeant qui a trahi et auquel on demande de faire son autocritique...

On a raison de se révolter. Chronique des années 1970. Pierre Beaudet, Écosociété, Montréal, 2008, 248 pages.

lundi 22 décembre 2008

Lire : Politique et science-fiction

C'est les vacances --m'enfin, pour certainEs d'entre-nous-- et qui dit vacances dit lectures. Belle occasion de présenter un dossier produit par Alternative libertaire sur quelques auteurs de science-fiction qui permettent certes de décrocher, tout en demeurant dans un registre politique.

Lire : Politique et science-fiction

Pour beaucoup, la science-fiction n’est qu’un sous genre de littérature de gare, sans grand intérêt artistique, où des aventuriers de l’espace se battent avec des pistolets laser, utilisant un jargon technologique incompréhensible en allant de planète en planète, ce qui en soit, ne présente que peu d’intérêt. Il est vrai que qu’une grande partie de la science fiction s’inscrit dans cette lignée, la série Star Trek en est un bon exemple.

Ce n’est pas ce genre de science fiction qui nous intéresse. Pour ce dossier spécial SF, nous allons nous intéresser à l’autre type de science fiction, celui qui a des qualités littéraires et qui pose de vraies questions de société. Eh oui, il y a aussi de la SF dont les qualités n’ont rien a envier à la littérature généraliste, par exemple Dune de Frank Herbert ou l’œuvre de Philip K. Dick dont l’univers tourmenté vaut bien celui de Franz Kafka ou celui de Mishima. On pourrait ranger ce type de SF dans la catégorie « anticipation » plutôt que dans celle du space opera, bien que ces catégories ne soient pas exclusives. Des questions de société sont posées et ont très souvent un caractère politique. Les projections faites sur le futur reflètent avant tout les conceptions que l’auteur se fait de la société contemporaine. Ainsi le scientisme acharné de la SF des années 1950 reflète celui qui impregnait la société américaine de l’époque. De même, le cyberpunk, qui décrit un monde où l’homme est déshumanisé par la technologie et où les multinationales ont pris le pouvoir tant au niveau symbolique que politique, l’État s’étant effacé, traduit bien les évolutions de nos sociétés depuis les années 1980.

Ces pages culture inhabituelles présentent des œuvres offrant une vraie réflexion et une critique sociale radicale. Elles ont pour objectif de faire découvrir un genre trop souvent méprisé.

Matthijs ( AL Montpellier)

La suite du dossier, sur le site d'AL:
  • Ursula Le Guin : Les Dépossédés
  • Norman Spinrad : Ces hommes dans la jungle
  • Frederik Peeters : Lupus
  • Norman Spinrad, Jack Baron et l'éternité
  • Edward Bellamy, C'était demain

jeudi 30 octobre 2008

Classiques de la subversion : Georges Orwell, « 1984 »

Sous le couvert d’un roman de science-fiction, ou plus précisément d’anticipation, Orwell nous livre une des critiques les plus incisives de ce que le stalinisme a pu être, bien loin du révisionnisme puant des Finkelkraut et consorts…

Dans 1984, à la confluence du traité politique, de la plus pure anticipation et de la littérature, il raconte la vie d’un personnage dans un monde où les régimes que l’on pourrait qualifier de staliniens ou de totalitaires ont pris le contrôle de l’ensemble de la surface de la planète.

Comme dans Hommage à la Catalogne, Orwell mêle narration et analyse politique pour étayer sa thèse. Aux déboires de Winston contre l’emprise du parti, s’ajoute l’analyse du nouveau monde dont le totalitarisme a accouché : comble de l’horreur, les analyses des opposants au régime (Goldstein) rejoignent celles que font les maîtres du parti de leur domination.

Il faut noter que si Orwell s’inspire clairement de l’URSS sous Staline pour décrire la société d’horreur qui régit l’Angleterre, il décrit avant tout l’idéal-type du totalitarisme, terme qui malheureusement a été galvaudé par les écrivaillons de droite. Celui-ci mérite pourtant une réflexion approfondie. Dans 1984, c’est l’emprise totale de l’État qui se manifeste, celui-ci atomise les individus, détruit tous les liens de solidarité autres que celui qui lie les individus au parti, et de façon encore plus terrifiante, modifie l’histoire à volonté et prétend contrôler la pensée elle-même. Ainsi, dans le ministère de l’amour (celui de la police politique), l’objectif n’est pas de punir mais de susciter l’adhésion la plus totale. On ne vise pas une soumission reptilienne à laquelle il serait encore possible de s’accommoder, mais bien une adhésion totale au projet qu’est le parti : « Notre vision de l’histoire c’est une botte qui piétine un visage inlassablement, et ce pour l’éternité ».

1984 a un intérêt certain si l’on veut comprendre ce qu’a pu être le stalinisme, et de façon générale les totalitarismes, même si nous n’irons pas jusqu’à amalgamer URSS et régime nazi, ce qui serait un non-sens au niveau intellectuel.

Mais 1984 a aussi un intérêt lorsqu’on veut analyser les sociétés capitalistes de nos jours. Bien entendu, la France d’aujourd’hui n’est pas l’Angleterre de 1984 mais il y a des similarités. Avec le développement de l’électronique, l’écoute totale est possible, ainsi un téléphone portable est un outil permettant de tracer et d’espionner qui aurait fait rêver la police de la pensée du roman d’Orwell. La guerre contre le terrorisme se rapproche de l’état de guerre permanent du roman. Celui-ci ne met pas en péril la survie de l’état en lui-même mais permet de faire passer des mesures liberticides tout en légitimant l’état d’urgence. De même, la déclaration d’orthodoxie que constitue dans le monde du travail la lettre de motivation vaut bien les exercices d’hypocrisie de la « double pensée » dans 1984.

En tout cas, ce roman est une œuvre d’anticipation intéressante. La société décrite dans 1984 se rapproche bien évidemment de l’URSS sous Staline mais nous fait aussi penser par certains aspects aux évolutions des sociétés capitalistes, ce qui est bien plus inquiétant.

Un texte de Matthijs paru dans le no 175 du mensuel Alternative libertaire (été 2008).

jeudi 10 juillet 2008

Québec, ville dépressionniste



Québec a une histoire double. Peu de cités, comme cette capitale nationale, se présentent au monde entier lustrées, polies et radieuses, alors que dans leurs souterrains s’entrecroisent l’hypocrisie, la bêtise et l’arrogance des élites municipales. Elle est l’exemple par excellence d’une ville qui s’est développée par l’anéantissement systématique de son centre au profit de l’horreur banlieusarde. Québec dépérit ostensiblement sous sa muséification, son abandon à la spéculation grossière, son conservatisme grandissant, son esprit policier et sa dissolution dans les océans de périphéries conformistes. Au fil du temps, cette ville est devenue dépressionniste. Et l’ennui que ressentent ses habitants vient le confirmer.

Dans cet ouvrage, une dizaine d’auteurs examinent l’histoire, la géographie, l’urbanisme, l’imaginaire et la vision du monde propres à la ville de Québec. Ensemble, ils animent la revue La Conspiration dépressionniste. Ils entendent vous faire passer un bien mauvais 400e.

Plus d'infos ici.

dimanche 27 avril 2008

Sur les traces de l'anarchisme au Québec

Lux vient de sortir le premier ouvrage d'importance sur l'histoire de l'anarchisme au Québec.

Il y a 10 ans, on ne savait rien de l'histoire des idées libertaires au Québec. Et puis un militant s'est mis à s'intéresser sérieusement à la question. Des textes sont apparus dans des publications confidentielles --Branle-base, Sabotage-- nous racontant l'histoire du premier groupe anarchiste montréalais (Frayhayt). Puis sont venus des ateliers au Salon du livre et, finalement, une série de textes dans Ruptures (la revue de la NEFAC). Au fil des publications, de nouvelles informations faisaient surface amenant de nouvelles pistes de recherche. De fil en aiguille, une trame est apparue et le squelette d'un livre.

«Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1860-1960)» reprend donc l'essentiel de ces textes publiés ici et là et les enrichit des nouvelles informations inédites. On y suit les tribulations de plusieurs générations de révolutionnaires issus de l'immigration (française, juive, espagnole, notamment) ayant échoués sur les rives du Saint-Laurent ainsi que leurs alliés et camarades natifs de l'endroit. Au passage, plusieurs révoltes --grèves, émeutes ou les deux-- auxquelles les anarchistes ont pris part sont tirées de l'oubli.

Il existe une quantité impressionnante de travaux sur l'histoire de l'anarchisme en Espagne, en France, en Russie et dans un certain nombre de pays d'Europe et des Amériques. Normal, à un moment ou un autre l'anarchisme y a exercé une influence importante dans le mouvement ouvrier allant même, dans le cas de l'Espagne et de l'Amérique latine, jusqu'à être la force motrice du mouvement révolutionnaire. Rien de tel dans la belle province, ici l'anarchisme n'a jamais vraiment pris racine dans la classe ouvrière. De là à dire que l'anarchisme n'a pas d'histoire au Québec, il y a un pas que ce livre nous empêche enfin de franchir.

Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1860-1960)
Mathieu Houle-Courcelles, Lux, Montréal, 2008, 280 pages

samedi 12 avril 2008

À signaler: une critique du Devoir

Le Devoir, seul quotidien à prendre au sérieux le livre, publie aujourd'hui une critique de «Sur les traces de l'anarchisme au Québec», un essai publié chez Lux ce printemps par un de nos camarades.

Essais québécois

Par Louis Cornellier
Le Devoir, édition du samedi 12 et du dimanche 13 avril 2008

Un militant de Québec retrace une facette méconnue de l'histoire de la gauche québécoise

Depuis une dizaine d'années, à la faveur, notamment, du développement du courant altermondialiste, le mouvement anarchiste fait un peu parler de lui au Québec. Porté par les voix de deux intellectuels solides -- Normand Baillargeon et Francis Dupuis-Déri -- dont les interventions multiples et efficaces en faveur du déve-loppement de l'esprit critique et du pacifisme ont eu un certain retentissement, par le journal satirique Le Couac et par la maison d'édition Lux, le discours de cette gauche libertaire, quoique toujours marginal, a su se faire entendre dans notre paysage.

S'agit-il là d'un phénomène de génération spontanée ou de la manifestation la plus récente d'une tendance ayant un ancrage dans notre histoire? Existe-t-il, autrement dit, quelque chose comme une tradition anarchiste au Québec? C'est là, à tout le moins, la thèse solidement développée par le militant libertaire Mathieu Houle-Courcelles dans Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1860-1960).

«L'histoire officielle du mouvement ouvrier, écrit-il, n'a à peu près rien retenu de l'influence exercée par les anarchistes sur le syndicalisme et les mouvements sociaux.» Pourtant, ajoute-t-il, ce courant «était bel et bien présent au Québec dès la fin du XIXe siècle», même s'il «a laissé bien peu de traces tangibles de sa présence». Aussi, c'est à la recherche de ces traces que s'est attelé le militant de la région de Québec, convaincu que «les libertaires ne pourront compter que sur leurs propres moyens pour relater et faire découvrir l'histoire de leur courant de pensée».

Identifié à la gauche (et parfois à la droite, mais c'est un autre débat), l'anarchisme se distingue néanmoins du socialisme traditionnel «par sa critique implacable des différentes formes d'autorité illégitime qui entravent cette transformation radicale de la société: refus de participer à la mascarade électorale, refus du nationalisme et des guerres "patriotiques", refus de la soumission à l'église et aux dogmes religieux, refus du culte du chef, du parti ou du maître, refus de ce socialisme imposé par en haut... »

Une mouvance antiautoritaire

Houle-Courcelles reconnaît qu'il serait abusif de parler d'une «tradition» anarchiste au Québec, mais il retrouve néanmoins, dans notre histoire, une «mouvance» d'inspiration antiautoritaire qui s'exprime sous trois formes différentes: un courant anarchiste bien défini, des pratiques contestataires qui s'en inspirent et, dans le camp adverse, un «spectre» anarchiste, «agité par les milieux conservateurs et réactionnaires, mais aussi par les directions des syndicats de métier, pour éloigner la classe ouvrière des perspectives de changement social».

La première forme, c'est-à-dire l'anarchisme clairement revendiqué, se retrouve surtout dans les milieux juifs montréalais du début du XXe siècle. Animée, en grande partie, par des réfugiés fuyant les pogroms de la Russie tsariste, elle prend le visage d'un syndicalisme de combat, particulièrement dans l'industrie du vêtement, auquel s'ajoute une entreprise d'éducation politique. Surtout actif en milieu yiddishophone (et parfois anglophone), cet anarchisme est résolument antinationaliste (c'est-à-dire opposé au sionisme) et athée. Houle-Courcelles, à ce sujet, rapporte une anecdote significative. «Au début du XXe siècle, raconte-t-il, les anarchistes juifs montréalais se font une joie de partager ensemble un plat typiquement canadien-français: les fèves au lard. Il faut dire que la religion juive proscrit également de manger du porc. Une autre façon de faire un pied de nez à la religion.» Ce mouvement, qui fait aussi une place à l'action féminine, perdra de son influence à partir des années 1940.

La deuxième forme, une sorte d'anarchisme diffus colorant par moments le mouvement ouvrier et anticlérical, se développera plutôt dans le milieu francophone. Peut-on, comme le fait Houle-Courcelles, y faire entrer Arthur Buies? Admettons que, comme «humaniste radical», le «libre-penseur anticlérical» mérite au moins le titre de précurseur.

Des communards au Québec

Là où cet ouvrage surprend franchement, c'est quand il suggère que «c'est peut-être grâce à la Commune de Paris si l'anarchisme pose véritablement son pied au Québec». Le gouvernement canadien, semble-t-il (cet épisode pour le moins surprenant reste à creuser), aurait élaboré, avec le gouvernement français, un possible transfert de 35 000 communards au Québec. Opposée à cette solution qu'elle percevait comme un désaveu de la Commune, la Première Internationale l'aurait fait échouer. Malgré tout, «en 1871 et 1872, entre 1000 et 3000 communards s'exilent au Canada, la plupart à Montréal», et ils participent activement à quelques grèves sauvages -- une appellation positive dans la logique anarchiste -- au Québec.

Au passage, on apprend aussi, dans cet ouvrage, que les Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre ne dédaignaient pas l'action radicale. En 1912, après une grève dans les usines textiles de Lawrence, au Massachusetts, pendant laquelle sa femme et ses enfants sont morts de faim, l'ouvrier Arthur Caron décide, avec des amis, de faire sauter la résidence de Rockefeller, propriétaire de milices patronales. La bombe leur explosera au visage.

S'il y a, toutefois, un seul nom francophone à retenir de cette histoire, c'est celui d'Albert Saint-Martin. «Marxiste libertaire» qui fut pendant un temps un membre influent de la section francophone du Parti socialiste du Canada, Saint-Martin a participé à la diffusion de l'espéranto comme langue des prolétaires de tous les pays, a tenté l'expérience d'une ferme collective autogérée, en 1910, près de Mont-Laurier, a fondé, en 1925, à Montréal, l'Université ouvrière, un lieu de rassemblement pour les libertaires anticléricaux, et a mis sur pied deux coopératives d'alimentation pendant la crise des années 1930. Sa devise était celle de Spartacus: «Nous n'avons pas d'armes, les Romains en ont pour nous.»

Après la Loi du cadenas instaurée par Duplessis en 1937, les mouvements qui se réclament de la gauche radicale seront presque condamnés à la clandestinité. Les automatistes de Borduas flirteront avec l'anarchisme, mais seul Claude Gauvreau, sur le mode exalté, poursuivra dans cette veine. En 1953, l'anarchiste québécois d'origine française Paul Faure tirera un bilan plutôt décevant de ces années d'activisme.

Cinquante ans plus tard, Mathieu Houle-Courcelles, lui, les retrace avec clarté et respect, pour inspirer ses camarades militants et leur dire qu'ils ne sont pas nés d'hier.

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louisco@sympatico.ca

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Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1860-1960)

Mathieu Houle-Courcelles, Lux, Montréal, 2008, 280 pages

dimanche 23 mars 2008

Classiques de la subversion : « Du côté des petites filles »


Dans Du côté des petites filles, l’auteure s’est occupée de femmes enceintes et a participé à la formation d’enseignantes et d’éducatrices. A partir de diverses études et de ses observations personnelles, elle décrit « l’influence des conditionnements sociaux sur la formation du rôle féminin dans la petit enfance » (le sous-titre du livre).

Quand on parle de l’éducation à être une femme, il est courant de s’entendre répondre que, déjà toutes petites, les fillettes aiment le rose et sont coquettes (ou adoptent tout autre comportement féminin).

Les deux premiers chapitres, « L’attente de l’enfant » et « La petite enfance », décrivent la force qu’il faut déployer pour transformer des êtres pleins de vie et d’enthousiasme en personnes passives ayant perdu une grande partie de leur créativité. Il est à craindre que les choses n’aient changé qu’à la marge. Les futures mères échangent des recettes pour concevoir un garçon, étudient les signes (positifs pour les garçons par exemple si la mère est de bonne humeur) pour déterminer le sexe de l’enfant à naître, premiers mots « c’est une fille », « c’est un garçon ». La chambre préparée aura un décor différent selon le sexe de l’enfant attendu.

Les attentes envers les enfant sont différentes, les comportements maternels seront différents.

Plus d’enfants mâles sont allaités, et plus longtemps. Les tétées sont plus longues pour les garçons, la mère est plus disponible, tolère les pauses, est bienveillante alors que le message passé aux filles est « dépêche-toi ». Les filles qui têtent trop avidement sont interrompues, et félicitées quand elles sont calmes, autant de fois que nécessaire pour obtenir le « bon » comportement.

L’éducation à la propreté est plus précoce pour les filles.

Pendant la petite enfance, on apprend à considérer son corps comme une chose bonne ou mauvaise, à s’aimer ou se détester. La nudité des garçonnets est valorisée, pour les fillettes c’est la pudeur qui l’est. Les premières manifestations sexuelles des garçons sont valorisées.

Jusqu’à un an les mouvements du corps, les gestes, les mimiques sont semblables pour les deux sexes. Jusqu’à deux ou trois ans, les choix de jouets sont libres. Cela va changer après une intense période de formation aux comportements autorisés. Par un jeu de refus et encouragements, les enfants apprennent quels sont les jouets permis et les réclament bientôt exclusivement.

Les comportements des fillettes sont domestiqués : se tenir mal, dire des gros mots, courir et grimper aux arbres sont déconseilles tandis qu’être gentille avec les autres enfants, être craintive, être serviable est encouragé. Les interventions parentales et éducatives sont différentes selon le sexe de l’enfant.

La partie suivante « Les institutions scolaires » a vieilli, et des études récentes sur le sexisme de l’enseignement ont été faites. La dernière partie « Jeux, jouets et littérature enfantine » n’a rien perdu de son actualité et on pourra lire Contre les jouets sexistes, édition de l’Echappée pour s’en convaincre.

La même étude pourrait être faite sur le conditionnement des petits garçons à ne pas être sensibles, tendres et affectueux. Et sur le comportement des pères.

Un livre démolarisant tant les comportements apparaissent acquis à un âge précoce mais à offrir à tous les futurs parents.

• Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles, Edition des Femmes. Première parution en 1974, réédité en 1994

Un texte Christine paru dans le numéro 169 (janvier 2008) du mensuel Alternative libertaire

dimanche 2 mars 2008

Une histoire graphique de la contestation

POUR CHANGER LE MONDE
Affiches des mouvements sociaux au Québec (1966-2007)


Rassembler en un livre 40 ans d'affiches sociales et politiques est un projet pour le moins ambitieux. C'était le rêve de David Widgington qui s'est associé à deux vieux routiers de l'affiche militante, Jean-Pierre Boyer et Jean Desjardins du Centre de recherche en imagerie populaire (CRIP). Le résultat, Pour changer le monde, publié conjointement par Lux et Cumulus Press en février, est tout simplement époustouflant. Les affiches passent tellement vite --et la plupart sont tellement laides et faites vite-- qu'on en oublie que certaines sont de véritables œuvres d'art tandis que d'autres sont des petit chefs d'œuvre de propagande.

Les auteurs ont pioché dans la collection de 20 000 affiches du CRIP, auxquelles Widgington a ajouté 300 d'affiches plus récentes collectées dans les réseaux militants, pour en choisir 659. Les plus belles, les plus parlantes et les plus pertinentes. Tous les mouvements y passent: syndical, politique, populaire, féministe, groupes de pression, solidarité internationale, contre-culture, altermondialisme. Fait à noter, le livre ne s'arrête pas qu'aux groupes les mieux établis ni aux affiches les plus «pro», d'obscurs groupes radicaux (comme la NEFAC! ;-) ont droit de cité... autant que leurs affiches sur les murs d'ailleurs. Autre fait à noter, les auteurs ne se sont pas limités à Montréal, on reconnait certaines affiches de la capitale (et pas juste de 2001!) et surement d'autres venues d'ailleurs.

À lire, chaque section est introduite par un texte, et, surtout, à voir. On en ressort avec une véritable histoire graphique de la contestation. Un beau livre, abordable en plus, pour trouver de l'inspiration, se rappeler et mesurer le chemin parcouru.

samedi 16 février 2008

Classiques de la subversion : « La Société du Spectacle »

Si l’adhésion obtuse au situationnisme conduit généralement au ridicule, les pro-situs qui sévissent chez les « autonomes » en étant la preuve vivante, on ne peut nier que les problématiques abordées par le situationnisme sont intéressantes. C’est l’objet du maître ouvrage de Guy Debord, La société du spectacle, paru quelques mois avant 1968, et qui reste attaché à la mémoire de Mai.

Debord développe le concept de spectacle, qui est la mise en scène de phénomènes sociaux pour fasciner – et aliéner – le prolétariat. Le spectacle est justification de la société, mais aussi manipulation par le rapport inégal qu’il l’introduit. Le spectacle est la preuve que les systèmes de domination capitaliste et « soviétique » sont similaires. La marchandisation de la société se nourrit du spectacle et vice-versa. Le rôle des médias dans l’aliénation, et surtout de la télévision, sont fortement questionnés.

Le principal obstacle à la lecture de La Société du spectacle est son écriture volontairement hermétique. Le livre est écrit sous forme d’aphorismes, à la façon de Nietzsche. Les aphorismes sont secs voir cryptiques, et la plupart des thèses gagneraient à être argumentés. De même, Debord ne donne pas de définition nette et précise du spectacle en tant que concept, alors que cette notion est au centre de son édifice théorique.

C’est sans doute la raison pour laquelle La Société du spectacle laisse le lecteur ou la lectrice un peu sur sa faim, et en limite fortement la portée. Est-ce à mettre en parallèle avec le caractère superficiel du militantisme situationniste, limité à un activisme slogandaire et à de sympathiques farces un peu potaches ?

Pour les situationnistes, la révolution ne passe plus par les modèles classiques d’organisation du prolétariat. Il s’agit en priorité d’attaquer le spectacle, et de mener un combat au niveau des symboles. Avec le primat donné à la lutte idéologique, Debord s’écarte des postulats de la gauche révolutionnaire (léniniste ou anarchiste) qui considère que la lutte économique et sociale est déterminante en dernière instance. Cela peut conduire à sous-estimer le poids de la lutte entre le capital et le travail. Debord a cependant le mérite de poser des questions que souvent les révolutionnaires ne se posent pas.

• Guy Debord, La Société du spectacle. 1re édition Buchet-chastel, 1967. Réédition Gallimard, 1992. (Texte intégral en ligne)

Un texte de Matthijs paru dans le no 168 du mensuel Alternative libertaire (décembre 2007).

samedi 19 janvier 2008

Les classiques de la subversion : « Bourgeois et bras nus »

Daniel Guérin avait en 1946 publié son monumental ouvrage sur la Révolution française Les Luttes de classe sous la Ire République. Bourgeois et bras nus, paru en 1973, en est la version synthétique. Il fait partie de l’historiographie officielle de la république. La Révolution française est vue comme la fondation de la nation française. La révolution française est réellement l’expression de la lutte des classes au sein de la société française. Elle fut le triomphe de la bourgeoisie alliée aux masses populaires contre l’aristocratie. Fait bien moins connu, la révolution française est aussi une des premières expressions de la lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie. La Commune insurrectionnelle de Paris porte des revendications clairement socialistes. Son mode de fonctionnement préfigure les pratiques autogestionnaires ainsi que les soviets (les conseils populaires pratiquant la démocratie directe et non la sinistre parodie de ceux-ci pratiquée par l’URSS stalinienne) Daniel Guérin s’attache à éclairer les péripéties de cette lutte des classes qu’il appelle guerre sociale.

« La guerre sociale »

Bourgeois et bras nus retrace les circonstances de cette lutte des classes. Avec les journées insurrectionnelles du 31 mai et du 2 juin, la fraction dure du club des Jacobins, que l’on appelle la Montagne arrive au pouvoir. Ils sont des membres de la moyenne et petite bourgeoisie et ils se caractérisent par leur radicalité idéologique. Néanmoins leurs idéaux économiques n’ont pas le caractère socialiste avant la lettre des revendications du mouvement populaire.

Seulement la Montagne s’est appuyée sur le peuple de Paris, les Sans-culotte, les militantes et les militants des sections pour arriver au pouvoir. Le mouvement populaire a, pour sa part, des revendications plus radicales. Elles portent sur le plan économique. La principale revendication est l’application du maximum, mesure qui limite les prix des biens de première nécessité afin de permettre à tout le monde de manger au mépris des lois du marché qui, déjà à l’époque, ne fonctionnait pas. Leur projet est plus large. Les Bras nus se réclament de la souveraineté populaire, de la démocratie directe, bref, de l’autogestion avant la lettre. Leurs intérêts de classe vont porter les Bras nus à s’opposer au gouvernement révolutionnaire jacobin. Des groupes politiques vont mener une agitation au sein des assemblées des sections qui sont le cœur du mouvement populaire.

Le groupe qui intéresse le plus Guérin est celui des Enragés. Ils disent que l’égalité formelle ne vaut rien s’il n’y a pas de réelle égalité sociale, celle-ci ne pouvant s’obtenir que par une redistribution des richesses, forcée si nécessaire. Par exemple, Jacques Roux déclare à la Convention : « la liberté n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie ou de mort sur son semblable. »

Pour finir, Guérin explique comment le mouvement populaire fut muselé puis écrasé en Thermidor. Cet ouvrage suscita de très vives polémiques, notamment sur la question des Sans-Culottes ou Bras nus en tant que classe sociale au sens marxiste du terme. Il faut lire ce livre non comme un ouvrage historique précis mais comme un essai engagé qui donne un sens nouveau à la révolution française.

En effet l’interprétation de celle-ci est déformée par l’historiographie officielle. Bourgeois et Bras nus met en lumière les luttes populaires qui s’y sont déroulées. Le livre permet aussi de voir que cette révolution a été l’acte de naissance des idéaux révolutionnaires, de la redistribution des richesses à la lutte des classes, en passant par la démocratie directe. On y voit aussi que la distance entre l’idéologie des Sans culotte et les thèses du communisme libertaire n’est pas si grande que ça.

Texte de Matthijs, publié dans le no de novembre 2007 d'Alternative libertaire.

Daniel Guérin. Bourgeois et bras nus, Les nuits rouges, 1967 (réédition 1998), 238 pages.

jeudi 2 août 2007

Livres : la non-violence à la rescousse de l’État

Peter Gelderloos est un militant libertaire vivant en Virginie. Comme quelques militantEs de longue date, il a du vivre très souvent les incontournables débats violence/non-violence ainsi que les répercussions qui suivent. Comme certainEs d’entre nous, il en est venu à une conclusion qui peut, au premier coup d’œil, paraître dure, sans nuance, « macho et virile », etc. Sa conclusion, la voici : la non-violence protège l’état.

Gelderloos explique en un peu moins de 150 pages comment les tenantEs de la non-violence non seulement protègent l’état tel qu’on le connaît, mais aussi ont un comportement « inefficace, raciste et patriarcal ». À première vue, ça semble gros, mais une lecture attentive du bouquin offre aux lectrices/teurs l’opportunité de voir les arguments des « passivistes » (terme utilisé par l’auteur) fortement remis en question. De plus, l’auteur n’hésite pas un instant à s’attaquer à des grands emblèmes de la non-violence comme Ghandi et Luther King. Toutefois, il ne faut pas croire que Gelderloos fait l’apologie de la violence non réfléchie et gratuite, loin de là. Son ouvrage s’inscrit plutôt dans le courant de la diversité des tactiques et de la solidarité.

Bref, une lecture pouvant plaire à tout le monde et pouvant aider à pousser le débat que nous entreprenons dans toutes nos actions/manifestations.

GELDERLOOS Peter, How Nonviolence Protects the State, Signalfire Press.

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Extrait de Cause commune, no 15

lundi 16 juillet 2007

Critiques de livres

Les écrits restent...

Je n’ai jamais eu l’impression, en collaborant à diverses publications anarchistes au fil des ans, d’écrire pour la postérité, de faire l’histoire. Les journaux sont produits plus souvent qu’autrement dans le rush et les textes sont prévus pour une consommation immédiate. Les journaux parlent d’ici et maintenant. J’ai donc trouvé très étrange la démarche de Marc-André Cyr qui s’est tapé la lecture exhaustive de plusieurs caisses de vieux journaux et en a fait l’analyse. J’étais curieux de savoir ce qu’un tiers retiendrait de ce qui est une partie intégrale de ma vie depuis presque 15 ans. Le résultat, une espèce d’histoire du mouvement anarchiste québécois à travers ses journaux, est des plus intéressant. Malheureusement, une telle analyse laisse de côté des pans entiers de notre l’histoire –notamment les événements qui ont été réellement importants pour les participant-es et non ceux dont « il fallait parler » – et ne s’intéresse finalement qu’à une espèce bien particulière d’anars : les militant-e-s propagandistes. Qu’ils et elles soient intellectuel-les patenté-e-s ou bien autodidactes, les artisan-e-s de la presse libertaire sont un genre à part, séparé du reste du mouvement jusqu’à un certain point (et souvent détesté). On leur attribue généralement une influence disproportionnée par rapport à la réalité.

L’analyse exclusive du matériel écrit peut porter à faire quelques erreurs d’appréciation. Ainsi, il apparaît clair pour Marc-André Cyr (et aussi pour Francis Dupuis-Déri, qui se livre à une analyse similaire pour le matériel couvrant la période 2001-2006 dans sa postface) que les journaux ont des genres bien typés. Bien sûr, chaque journal a une personnalité propre qu’on peut facilement opposer à celle de ses « concurrents » mais c’est une erreur de les croire figés. Forcément, un journal qui survit à son premier numéro verra le reste de son existence rythmée par les départs et les arrivées de militant-e-s. Les frontières entre les publications sont loin d’être étanches, surtout lorsqu’elles sont d’une tendance politique similaire. Ainsi, des gens de Démanarchie ont collaboré à Rebelles et à Hé… Basta!, des gens de Rebelles à Hors d’Ordre. Plus récemment, des gens du Trouble sont passés à Cause commune… et vice-versa. Il est comique de constater que nos analystes notent des similitudes entre certaines publications sans savoir que c’est tout simplement parce que le même monde est impliqué. Si Rebelles traitait du MDE et d’antiracisme avec la même analyse que Démanarchie c’est que ce sont des gens de Démanarchie qui écrivaient ces articles-là; si Le Trouble ressemble à Démanarchie, ce n’est pas le fruit du hasard (on compte une demi-douzaine d’anciens de Démanarchie dans Le Trouble); si Cause commune lance des chroniques ayant les mêmes titres que celles du Trouble, c’est que ce sont les mêmes personnes qui les écrivent, etc. Au delà de la montagne de papier, il ne faudrait pas oublier que tout ce monde là participe d’un même petit mouvement, que les gens se connaissent, sont souvent ami-e-s, colocs, amant-e-s ou alors s’haïssent cordialement.

D’après Marc-André Cyr, les journaux de la période étudiée (1976-2001) font de la triple bataille contre le capitalisme, l’État et le patriarcat le cœur de leur lutte. C’est ce qui les distingue comme une presse libertaire et non simplement « de gauche ». À côté de ces grands thèmes, d’autres sujets sont également développés, comme l’antiracisme et l’écologie, lesquels, tout en étant importants, sont moins centraux. L’analyse systématique du contenu des journaux permet de mettre en lumière certains phénomènes intéressants. Ainsi, bien que tous les journaux font de la lutte contre le patriarcat un axe central, « en fait, les seuls à être relativement en accord avec leurs positions féministes sont Démanarchie et Rebelles, qui publient de nombreux articles, des éditoriaux et des dossiers sur la question » (alors que les autres ne publient que de rares textes théoriques, voire n’en traitent pas du tout). Or, du lot, Démanarchie et Rebelles sont les deux journaux les plus classiquement lutte-de-classistes (voir ouvriéristes), les seuls à avoir été jamais accusés de négliger les questions autres que la question sociale, les seuls à avoir été accusés de n’être au fond que des « journaux de gars». Curieusement, Francis Dupuis-Déri constate le même phénomène : à part les anarcha-féministes, seul-e-s les anarchistes sociaux, les socialistes et les communistes libertaires traitent de féminisme de façon régulière (Ruptures se trouvant juste derrière Les Sorcières pour la période 2001-2006). Comme quoi les monomaniaques ne sont pas toujours là où on le pense !


Une note pour Francis Dupuis-Déri (et les autres)

Il y a quelques tournures de phrase dans ta postface au livre de Marc-André Cyr qui me chicotent. Par exemple, pourquoi parles-tu de Cause commune comme d’un « petit journal »? La mauvaise herbe ou Anarkhia sont photocopiés et ont un format physiquement plus petit... Pourquoi dis-tu que « selon la NEFAC » Cause commune est tiré à 3 000 exemplaires alors que tu présente comme un fait le tirage du Trouble (qui, d’ailleurs, est passé de 2000 à 1500 puis à 1000 copies au rythme des démissions)? Finalement, Ruptures n’est pas la « voix officielle de la NEFAC ». C’est, nuance importante, « la revue de la NEFAC ». Le but de Ruptures n’est pas de présenter « le point de vue du parti » en tout et sur tout. Premièrement, nous ne sommes pas un parti ! Deuxièmement, la revue nous sert à confronter des analyses et faire des débats. Ruptures participe à notre processus d’unité tactique et théorique, elle n’en est pas le résultat (le résultat ce sont les prises de position adoptées en congrès). Ton opposition au plateformisme ne doit pas te faire oublier que nous sommes… libertaires !

Nicolas Phébus

LA PRESSE ANARCHISTE AU QUÉBEC (1976-2001), par Marc-André Cyr. Avec une préface de Michel Nestor et une postface de Francis Dupuis-Déri. Édition à compte d’auteurs (et d’amis…), disponible dans les bonnes librairies anars.

Les livres du prof Baillargeon

Depuis la dernière parution de Ruptures, Normand Baillargeon a trouvé le moyen de publier non pas un, ni deux mais bien trois nouveaux livres ! C’est vrai qu’on ne publie pas souvent la revue, mais tout de même…

La plume du prof Baillargeon a l’avantage d’être à la fois claire, précise et très pédagogique (ce qui est rare). Son « Petit cours d’autodéfense intellectuelle », publié chez Lux, est des plus populaires en ce moment (en fait c’est officiellement un best-seller). L’ouvrage permet à tout un chacun d’acquérir les outils intellectuels nécessaires pour ne pas se faire berner par le racolage médiatique et l’idéologie libérale qui bave des mass médias depuis toujours. Il s’agit là d’une véritable œuvre de salubrité publique (œuvre qui, dans un monde idéal, devrait revenir à l’école).

Baillargeon récidive avec « Dans la marge, écrits libertaires » un recueil de ses plus récents essais publié aux éditions Trois Pistoles. Ce n’est d’ailleurs pas le seul livre de Normand Baillargeon qui est en fait un recueil de textes préalablement publiés dans la presse alternative. Déjà, « Les chiens ont soif » était du même acabit. C’est bien de donner une seconde vie à des textes qui, malheureusement, ont une trop faible diffusion mais cela peut devenir un peu frustrant pour ceux et celles qui, comme moi, ont déjà tout lu. N’empêche, le succès de ses autres livres permettra peut-être de rejoindre d’autres lecteurs ou lectrices qui n’ont pas accès à la presse alternative. Qui sait?

L’ouvrage le plus intéressant pour le mouvement anarchiste est toutefois « Éducation et liberté », une anthologie de textes importants de la tradition libertaire portant sur l’éducation. On y retrouvera les visions des « pères fondateurs » (Proudhon, Bakounine, Kropotkine, etc.) ainsi que des essais de militants historiques s’étant frotté à la pratique (Faure, Robin, Pelloutier, Ferrer). Durant les années 1990, l’éducation libertaire, entre autre à cause de l’école Bonaventure, avait passionné les militant-e-s français-e-s et de nombreux livres avaient été publiés. Malheureusement, tout cela n’était disponible que pour une poignée de Québécois-es (ceux et celles qui fréquentent assidûment le milieu). Grâce à Normand Baillargeon, les textes historiques dont tout le monde parle (mais que personne n’avait lu) sont maintenant accessibles au plus grand nombre. À la lecture, on se rend compte que nos prédécesseurs n’étaient pas bête du tout… Et que certain-e-s théoricien-ne-s et technocrates contemporain-e-s du Ministère de l’éducation auraient intérêt à les fréquenter plus souvent.

Camille

(Publié pour la première fois dans le numéro 6 de Ruptures, mai 2006)

Notes de lecture : Bulletin d’histoire politique

Certes, il y a eu des anarchistes au Québec dans les années 1970, mais ce qu’on retient surtout de l’époque, c’est le formidable développement de l’extrême gauche maoïste (les fameux marxistes-léninistes ou «ml»).

Quelques commentateurs ont daigné se pencher sur le phénomène il y a peu, mais c’était avec une vision policière de l’histoire et dans une optique très partisane (se résumant grosso-modo à «hors du P.Q. point de salut»). J’ai été personnellement très déçu du film de Simard («Le Québec rouge») et du livre de Dubuc («L’autre histoire de l’indépendance»). J’attends toujours l’histoire réelle de cette gauche radicale, histoire qui ne sera ni une simple condamnation sans appel, ni une «oeuvre à la gloire de...», mais plutôt un regard un tant soit peu objectif permettant de connaître et de comprendre. En attendant, on peut satisfaire notre curiosité en lisant le numéro d’automne 2004 du Bulletin d’histoire politique qui propose un «premier bilan» de l’histoire du mouvement marxiste-léniniste de 1973 à 1983.

Les animateurs et animatrices du Bulletin ont voulu, avec ce «premier bilan», briser ce qu’ils appellent un «tabou historique» concernant l’épisode «m-l» québécois. Les historienNEs sont en effet muetEs sur ce mouvement qui a tout de même mobilisé des milliers de jeunes et qui était hyper-actif sur à peu près tous les fronts. Peut-être est-ce parce que nombre d’historienNEs «de gauche» ont «un cadavre dans le placard» et sont d’ancienNEs membres... Toujours est-il que ce Bulletin semble être la première occasion où l’on se penche sur cette histoire dans une perspective historique et non polémique.

Les faits observables concernant les deux principales organisations «m-l» québécoises, En Lutte! et la Ligue (devenu le PCO en 1979), sont présentés et disséqués dans deux textes qui, sans être absolument ininterressants, manquent légèrement d’âme. Mais l’intérêt principal n’est pas là. (En effet, est-ce qu’on se préoccupe de savoir qu’En Lutte! a recruté très exactement 557 membres au total et qu’elle vendait 7 000 copies de son hebdo au meilleur de sa forme?). Trois textes majeurs traitent de l’impact «m-l» dans les arts, notamment au cinéma et dans la peinture. C’est vraiment là que j’ai appris quelque chose et que j’ai eu une lecture passionnante. D’autres textes, parce qu’ils relatent des «expériences personnelles» sont également intéressants. Je pense à un article expliquant le passage de la contre-culture au communisme, mais surtout au texte de Charles Gagnon, le leader d’En Lutte!, qui vaut vraiment le détour. Il s’agit d’un retour critique mais absolument pas repentant sur «ces années-là». Gagnon tente d’expliquer ce qui c’est passé, comment ça s’est vécu et pourquoi ça a foiré... Une perle de «subjectivité radicale».

Qu’est-ce que des anarchistes peuvent bien tirer de l’expérience de «m-l» d’hier? Pas grand chose, à vrai dire, sinon peut-être une carte sommaire des «pièges à éviter». Et pourtant... Le mouvement «m-l» est ce qui se rapproche le plus d’un mouvement révolutionnaire de masse que le Québec moderne ait connu. Il est impossible de ne pas en tirer quelque leçons.

Personnellement, je médite encore cette phrase de Charles Gagnon: «Il y a deux choses qu’il faut savoir distinguer: exprimer des opinions politiques et faire de la politique. N’importe qui peut, si c’est sa conviction, affirmer en tout temps la nécessité de la révolution, travailler à en faire la preuve et à faire valoir ses opinions. Il exprime sa pensée; libre aux autres de l’entendre. Faire de la politique, c’est travailler à réunir le plus grand nombre de personnes autour d’un projet de transformation plus ou moins radicale de la société. Une telle entreprise ne peut pas se mener dans l’abstrait des principes; elle se mène dans une société donnée à un moment donné. Les marxistes-léninistes n’ont pas toujours su faire cette distinction.» Les anarchistes non plus.

Camille

Bulletin d’histoire politique, Vol. 13, no1

N.B.: Comme ce numéro du bulletin est épuisé, le texte intégral a été mis en ligne par Lux (Cliquez ici pour un pdf).

(Publié pour la première fois dans le numéro 5 de Ruptures, mai 2005)

Possibles fait le point sur l’autogestion

La revue Possibles est née il y a presque 30 ans dans l’intention de «rendre compte des diverses pratiques émancipatoires pour les réunir autour d’un projet de société autogestionnaire». Elle a décidé ce printemps de revisiter le concept d’autogestion par un numéro spécial sur le sujet et un colloque organisé à l’Université de Montréal à l’occasion du 50e anniversaire de son département de sociologie (1).

L’indéniable intérêt du tour d’horizon que nous offre Possibles, c’est qu’il s’attarde autant à ce que l’autogestion a de grandiose qu’à ce quelle a de banal, voire mesquin : de l’autogestion généralisée à l’autogestion de la misère (comme dit l’ultra-gauche), du projet de société totalisant aux pratiques actuelles du développement durable et de l’économie sociale. Dès l’éditorial, la revue met le doigt sur un point fondamental: il y a au moins deux autogestion; l’autogestion comme point d’arrivée de l’action politique, économique et sociale et l’autogestion comme pratique concrète nécessaire à la poursuite de toute action émancipatoire. S’il n’y a guère plus que les libertaires pour revendiquer l’autogestion dans sa dimension utopique de projet de société, l’autogestion comme pratique concrète est le quotidien d’un nombre important de projets ayant pignon sur rue au Québec (même s’ils ne revendiquent pas nécessairement l’étiquette autogestionnaire).

Dans un premier temps, plusieurs auteurEs se demandent ce qu’il est advenu du projet autogestionnaire, entendu comme projet de société, qui animait la revue dans les années 1980. Le constat général qui en ressort est que le mouvement autogestionnaire québécois a plus été fantasmé qu’autre chose. Si tous les ingrédients étaient bel et bien là, la pâte n’a jamais vraiment levée. Ce détour par le passé n’est pas vain, au contraire, on en apprend beaucoup (la mémoire des vaincus n’étant jamais très populaire). Qui sait, par exemple, que plusieurs sociologues militantEs ne juraient que par l’autogestion durant les années 1980, ou que plusieurs colloques ont été organisés et que certaines initiatives communautaires aujourd’hui très banales ont déjà eu un souffle subversif? Pour notre mémoire collective, les textes de Gabriel Gagnon, Jean-François Lepage et Mona-Josée Gagnon sont essentiels.

D’autres auteurEs traquent plutôt l’idée dans des pratiques concrètes pour voir si l’autogestion ne perdurerait pas sous un autre label. À mon humble avis, certains de ces auteurs font le catalogue de l’autogestion de la misère. Développement territorial, économie sociale et mouvement coopératif sont décortiqués pour voir si on ne pourrait y trouver l’ombre du souffle autogestionnaire. Si certains approchent la question de manière désincarnée, d’autre y vont de façon plus critique. Mona-Josée Gagnon, par exemple, juge sévèrement ces applications à la petite semaine dans L’irréductible destin d’une utopie (p.54). «Dans le cadre de cette même ancienne vie syndicale, au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix (début), je fus chargée du dossier «organisation du travail», à l’occasion duquel je retrouvai l’autogestion, mais dans quel état: mutilée, violée, bafouée, reniée, ridiculisée... Les gourous du management étaient passés par là,» écris la sociologue.

La dernière partie revisite l’autogestion aujourd’hui, dans ses dimensions franchement subversives. Marco Silvestro et Jean-Marc Fontan vont voir du côté des pratiques autogestionnaires des libertaires, des militants pour le droit au logement et des écologistes pour noter comment se porte l’utopie au quotidien, tandis que Francis Dupuis-Déri s’attaque aux expériences de camping militant autogérés en Europe (VAAG et autres No Borders!). Le dossier se ferme sur un projet économique d’autogestion généralisée: l’Écopar, présentée par Normand Baillargeon. La boucle est bouclée, partant du monde du travail, l’autogestion y revient dans toute sa dimension utopique et sociétale.

J’appréhendais beaucoup la lecture de ce dossier spécial, tant Possibles nous a habitué au pire réformisme au fil des ans, et je dois dire que j’ai été agréablement surpris. Contrairement à une revue anarchiste, le parti pris «sociologique» de Possibles l’autorise à analyser des phénomènes qui seraient tout simplement mis de côté par des libertaires purs et durs. D’autre part, le dossier m’a permis de mettre le doigt sur un malaise que je ressens depuis plusieurs années face au milieu libertaire. Je suis en effet de ceux qui envisagent l’autogestion dans sa dimension révolutionnaire et j’avoue avoir de la difficulté à réconcilier ma vision utopique pure et dure avec les expériences concrètes des partisans des alternatives de vie. Que ce soit au niveau écologique, de la consommation ou des pratiques militantes, j’ai souvent eu l’impression que les volontés autogestionnaires des camarades m’entourant accouchaient de souris et de projets... un peu banal et finalement pas très subversif (et sans doute qu’eux et elles doivent penser que j’aime à pelleter des nuages mais que je n’actualise pas vraiment mes valeurs). L’intuition de l’introduction de ce dossier, soit la présence de deux exigences autogestionnaires: l’autogestion comme point d’arrivée ou comme moteur du changement social me semble donc vitale. Sans pratique autogestionnaire concrète, l’utopie autogestionnaire n’est pas grand chose (un discours tout au plus), mais sans dimension révolutionnaire globale, la pratique autogestionnaire concrète perd de sa portée et de son sens. J’ai bien peur que seule la fusion des deux exigences permettra d’aboutir à un mouvement ayant un réel potentiel subversif.

Camille

Autogestions, espaces de liberté
Possibles, vol. 29, no 2, printemps 2005

(1) Il faut savoir que ce Département de sociologie hébergeait, il y a vingt-cinq ans, le «seul programme d’envergure en sociologie de l’autogestion» soit le programme de recherche sur les pratiques émancipatoires en milieu populaire de l’Institut québécois de recherche sur la culture (dixit Jean-François Lepage dans Les sociologues québécois et le mouvement autogestionnaire, p. 29).

(Publié pour la première fois dans le numéro 5 de Ruptures, mai 2005)

jeudi 12 juillet 2007

L'anarchie en poche

Pour continuer le débat après Les Chiens ont soif


à propos des anars et de leur relation à l'État

Depuis le succès remporté par son petit livre Anarchisme (1), Normand Baillargeon est sans doute devenu le libertaire le plus connu et le plus sollicité du Québec. Le professeur de l'UQAM a fait paraître l'automne dernier deux nouveaux titres : La lueur d'une bougie, transcription d'une conférence sur l'éducation et la raison, et Les chiens ont soif, dont il sera question ici.

Les chiens ont soif, présenté comme un recueil de "critiques et propositions libertaires", est en fait un pot-pourri des meilleurs textes publiés par Baillargeon au fil des ans. Les lecteurs et les lectrices de la presse alternative, comme Le Couac et Espace de la parole, risquent d'ailleurs de reconnaître une bonne partie des textes proposés. Les sujets abordés sont les dadas habituels de Baillargeon --le contraire eut été surprenant!-- soit les médias, l'éducation, l'économie et l'anarchisme. En général, même s'il jouit d'une plume plus heureuse et s'il est plus acide et virulent que la moyenne, peu de choses distinguent la critique sociale de Baillargeon du reste de la gauche. Si ce n'est que, pour Baillargeon, la critique n'est que l'un des versants de la montagne de travail à accomplir, l'autre étant la nécessité de proposer des alternatives. C'est surtout à ce chapitre que transparaît l'engagement libertaire de l'auteur. En effet, ses propositions alternatives, tout en étant résolument "moderne et réaliste" (2) sont également franchement "utopiques" et nécessiteraient une rupture marquée avec le paradigme dominant.

Sur les médias, l'auteur reprend essentiellement les analyses chomskiennes et vulgarise le "modèle propagandiste des médias" qui est ensuite illustré dans quelques études de cas locales (notamment l'exode des cerveaux et la campagne pour les baisses d'impôts, deux cas on ne peut plus liés). Sur l'éducation, Baillargeon fait une critique des orientations affairistes actuelles de l'Université et rappelle les propositions et les expériences des anarchistes dans ce domaine. En matière économique, en plus de faire dans plusieurs textes une critique des veaux d'or actuels et de l'économisme ambiant, Baillargeon présente également un modèle économique alternatif développé aux É.-U.: l'économie participative. Sans être nécessairement géniales, les idées de l'économie participative ont au moins le mérite de poser (et de répondre à) la question "de quoi aurait l'air une économie non-capitaliste ? ".

État, réformisme, anarchisme

C'est cependant au chapitre de l'anarchisme que ça se gâte à mon avis. Premièrement, comme pour le reste du livre, il s'agit de textes recyclés (l'intro du chapitre est même carrément tirée de Anarchisme, c'est tout dire). Sauf erreur de ma part, ils avaient été publiés dans la revue Argument en réponse à des critiques faites suite à la publication de Anarchisme. Le hic, c'est que les textes critiques publiés alors ne sont bien sûr pas repris dans Les chiens ont soif, ce qui n'aide pas à la compréhension. Deuxièmement, Baillargeon écrit, à mon sens, quelques énormités qui prêtent inutilement flanc à la critique (3).

Dans le texte Précisions sur l'anarchisme, au sous-titre "État, réformisme, anarchisme (4)", Baillargeon affirme que, dans la lutte contre le "néolibéralisme", en se portant à la défense d'un système de santé universel et public, en défendant l'accessibilité à l'éducation, en combattant les coupures dans l'aide-sociale ou l'assurance chômage, en revendiquant des logements sociaux, etc., les anarchistes sont appeléEs, "si nous ne jouons pas avec les mots", à "se porter à la défense de certains aspects de l'État (5)".

Avant d'aller plus loin, il sera peut-être bon de préciser que l'auteur de ces lignes est impliqué dans ce type de lutte. Je pense aussi que, comme l'écrit Baillargeon, "en attendant d'avoir imaginé et mis en place des alternatives qui correspondraient mieux à nos objectifs, on ne peut se contenter de dire aux enfants sous-alimentés ou aux personnes en attente de soins que l'État est un frein à leur liberté et que nous ne pouvons ni ne voulons rien faire pour assurer qu'ils soient nourris ou soignés, ici, maintenant, tout de suite. (6)"

Dire et écrire qu'en défendant un système de santé public et universel, on défend en fait un aspect de l'État, me semble abusif et une importante concession à nos adversaires autoritaires. Quand nous nous positionnons pour un système public et contre la privatisation, il me semble que ça ne veut pas dire défendre l'État contre le marché. Ça veut simplement dire défendre un système public contre le marché. Non? Dans une société libertaire, sans État, il y a fort à parier qu'il y aurait quand même un système de santé et, peut-être, un système d'éducation. Ce sont des fonctions sociales qui ont été accaparées par l'État. En fait, dans nos luttes, ce que nous défendons surtout, c'est un financement public adéquatLes fonds de l'État étant en majeure partie tirés des poches des salariéEs, nous ne devrions avoir aucun scrupule à les revendiquer. Après tout, ou bien cet argent s'en ira en subventions aux entreprises et en "service de la dette" --ce qui serait un transfert direct de richesses des couches moyennes vers la classe supérieure-- ou bien il va dans des programmes sociaux. À mon sens, il ne s'agit là que de récupérer une partie de ce qui nous a été pris.

D'autre part, tout comme Baillargeon pense qu'il faut à la fois critiquer et proposer, je ne pense pas que nous pouvons, dans nos luttes, faire l'économie du travail de critique et de proposition alternative. Il est clair que les systèmes d'éducation et de santé actuels, même s'ils sont moins pires que s'ils étaient privés, ne sont vraiment pas géniaux. On ne peux pas simplement défendre le statu quo dans nos luttes, une erreur fréquente de "la gauche". Il est impératif, là comme ailleurs, de démasquer et dénoncer les hiérarchies et les autorités illégitimes. C'est ici que peut se faire la distinction entre une approche libertaire --au moins potentiellement-- et une approche platement réformiste. Non seulement nous revendiquons un financement public mais nous entendons également subvertir le paradigme autoritaire en revendiquant également l'autonomie et l'autogestion (ce qui aurait pour effet de détacher définitivement le service public de la sphère étatique).

Il me semble que le défunt Mouvement pour le Droit à l'Éducation (MDE) avait fait une certaine percée à ce sujet. Les revendications centrales du mouvement étaient, en effet, au nombre de trois : financement public et adéquat, gratuité scolaire et démocratisation de l'éducation (autogestion). Il ne fut jamais question, au sein du mouvement, de défendre l'État en défendant l'éducation. La bataille de l'autonomie et de l'autogestion n'est bien sûr pas une bataille facile, et, dans un monde autoritaire, elle est toujours à refaire (voir les coops, par exemple), mais elle en vaut le coup. Il est de notre devoir, dans nos luttes, de toujours laisser la porte grande ouverte à une rupture potentielle avec le paradigme dominant , mais, en disant que nous défendons en fait l'État, nous la fermons nous-mêmes à double tour. Comment pourrons nous réhabiliter l'utopie si nous clamons nous-mêmes haut et fort que nous défendons au jour le jour la grisaille d'un quotidien autoritaire? Il faut ouvrir les fenêtres du possible, sinon on étouffe.

Comme le souligne Baillargeon, les parallèles à faire avec l'anarcho-syndicalisme à ce chapitre sont nombreux. Effectivement, comme le dit Baillargeon, "à l'époque où l'anarcho-syndicalisme était très présent, il ne serait venu à l'idée de personne de soutenir que, puisque les anarchistes en sont venus à penser qu'il faut défendre les salariés (sic), c'est qu'ils estiment que l'anarchisme n'a simplement plus prise sur le réel. (7)" Il faut dire que, dans le temps, il ne serait venu à l'idée d'aucun théoricien anarchiste de dire qu'en faisant grève pour une augmentation de salaire, les anarcho-syndicalistes défendaient un aspect du capitalisme...

Camille

Les Chiens ont soif, 180 p.

Normand Baillargeon

Agone/Comeau Nadeau, 2002

(1) Anarchisme, Normand Baillargeon, l'île de la tortue, Montréal, 1999, 127 p. Repris en 2001 chez Agone / Comeau Nadeau sous le titre l'Ordre moins le pouvoir, histoire et actualité de l'anarchisme.

(2) C'est à dire que, sans renier les propositions classiques de l'anarchisme, les alternatives de Baillargeon sont actualisées et en phase avec la réalité sociale d'aujourd'hui.

(3) En tout cas, dans Le Devoir, on ne s'est pas gêner pour dire que l'anarchisme était dépassé puisque même les anarchistes défendaient l'État.

(4) Les chiens ont soif, p. 69.

(5) Idem, p. 71.

(6) Idem p.71.

(7) Idem p. 70.


(Publié pour la première fois dans le numéro 2 de Ruptures (mars 2002))