samedi 14 juillet 2007

Contrôle ouvrier à Jonquière

Quand la haute direction de la multinationale Alcan a annoncé, au Forum de Davos, la fermeture des salles de cuves de son aluminerie d’Arvida au Québec, elle ne se doutait sans doute pas de la boîte de Pandore qu’elle ouvrait. Bien sûr, tout le monde s’attendait à de la colère ouvrière, en témoigne la présence d’une escouade anti-émeute dès l’annonce de la nouvelle, mais personne ne s’attendait à « ça ». En effet, qui pouvait prévoir qu’en 2004, au Québec, un syndicat local se lancerait dans une ambitieuse opération d’occupation des installations d’une puissante multinationale et relancerait la production sous contrôle ouvrier ?

C’est pourtant exactement ce que vient de faire le Syndicat national des employé(e)s de l’aluminium d’Arvida (SNEA) alors que, depuis quelques mois, les fermetures d’usines et les destructions d’emplois se multiplient dans la région.

Une brèche ouverte

Après cette annonce, l’exécutif du syndicat réunissait une « cellule de crise » regroupant une centaine de militant(e)s pour discuter stratégie. Habituellement, ce genre de « cellule » met sur pied une aide psychosociale pour les salarié(e)s qui perdent leur emploi et essaie de négocier les meilleures « conditions de séparation » possibles. Une assemblée syndicale à huis clos se tient pour présenter la stratégie proposée et tenir un vote. 2 000 ouvrier(ère)s participent aux délibérations et pas un mot ne filtre de la salle. Les commentateurs s’entendent alors pour prédire que les moyens de pressions seront de l’ordre du boycott des heures supplémentaires. Ce n’est que le lendemain que les syndiqué(e)s dévoilent leur plan d’action et informent de ce qui a été fait dans la nuit.

L’idée de base est simple : relancer la production à plein régime sous leur contrôle tant qu’ils/elles n’auront pas eu d’engagement écrit d’Alcan comme quoi l’entreprise investira dans la région pour remplacer les emplois perdus. Dès lundi soir, après la première assemblée de ses membres, le syndicat a mis en branle sa stratégie, demandant à ses travailleurs et travailleuses des salles de cuves Söderberg de maintenir le fonctionnement à plein régime. Selon le président du syndicat, Claude Patry, les syndiqué(e)s ont tout en main pour assurer l’exploitation des cuves sur une longue période. « Les travailleurs et les travailleuses, dit-il, contrôlent toute la chaîne de production, de l’arrivée de la bauxite aux installations portuaires de La Baie jusqu’aux salles de cuves, en passant par l’usine chimique Vaudreuil qui convertit la bauxite en alumine, le réseau ferroviaire et les installations hydroélectriques ». Alcan n’a pas intérêt à couper l’approvisionnement en bauxite et en énergie, parce que ce sont ces autres usines d’électrolyse qui en souffriraient. Le plus beau de l’affaire c’est que, pour l’instant, c’est Alcan qui paie les salaires puisque le processus de fermeture devait durer jusqu’en mars.

La production à plein régime sous contrôle ouvrier est en quelque sorte le joker dans le jeu de cartes du syndicat. La grève, arme traditionnelle, n’est pas pensable dans le contexte. En effet, cela veut dire éteindre les cuves, exactement ce que veut le patron. Il faut dire que dans ce cas précis, les ouvrier(ère)s ont le gros bout du bâton. En effet, la fermeture d’une salle de cuves consiste en une opération complexe qui nécessite la participation des travailleurs et des travailleuses. De plus, en produisant à plein régime, le syndicat empêche Alcan de vendre son électricité aux USA.

Interrogé sur la portée légale de « l’occupation », Claude Patry a répondu : « Ce n’est pas illégal de continuer à travailler. » Ce n’est toutefois pas l’avis de la Commission des relations de travail du Québec qui a déclaré l’occupation de l’usine illégale.

Les syndiqué(e)s réclament d’autres usines de transformation dans la région et veulent qu’Alcan fasse de son complexe Jonquière une usine de services pour les alumineries de la multinationale dans le monde. Il est proposé par exemple que l’entreprise investisse avec un géant de l’automobile dans une usine qui pourrait créer un millier d’emplois à Jonquière. Apparemment, les syndiqué(e)s ont l’appui majoritaire de la population et des élus de la région. L’intersyndicale d’Alcan a réussi à faire sortir plus de 5 000 personnes dans les rues de Jonquière en appui à cette cause. Évidemment, l’ensemble de l’opération, bien que très créative et combative, se place dans un strict cadre réformiste. Il faudra voir quelle sera la réaction syndicale, maintenant que l’occupation est déclarée illégale. Pour l’instant, la direction de la FTQ (Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec, la plus importante centrale syndicale québécoise) appuie de tout cœur l’action. La brèche qu’ouvre cette action dans l’imaginaire est sensationnelle. Il s’agit quand même d’une négation ouverte du droit de gérance de la multinationale et d’une formidable affirmation de pouvoir ouvrier. Et puis, entre le contrôle ouvrier et l’autogestion, il n’y a qu’un pas…

(publié pour la première fois en février 2004 sur plusieurs sites (et ensuite dans le trouble?)

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