lundi 8 octobre 2007

Une critique anarchiste du PCR (deuxième partie)

Texte soumis à la discussion («ce n'est qu'un début», refrain connu...)


Une critique anarchiste du PCR
Déjà paru:

Ils sont anticapitalistes et antinationalistes, boycottent les élections et l’État, se disent communistes et révolutionnaires. Ils sont très critiques de l’institutionalisation des mouvements sociaux et conspuent les leaders de la gauche réformiste. Dans les manifestations, ils sont souvent masqués et n’hésitent pas à recourir à l’action directe. À priori, les maoïstes du Parti communistes révolutionnaire (PCR) sont proches des anarchistes. Et pourtant… Un fossé sépare nos conceptions du monde et de la stratégie révolutionnaire.


2. Le patriarcat

La position du PCR sur la «question femme» semble excessivement confuse, comme si on avait voulu synthétiser deux positions contradictoires. Ce qui frappe c’est que, tout en reconnaissant que «les femmes du prolétariat constituent certainement un des groupes les plus exploités dans la société capitaliste», le PCR croit que «le patriarcat, comme rapport social, n'occupe plus un terrain déterminant dans l'organisation sociale du capitalisme au Canada». Citation :

On peut affirmer que le mode de production capitaliste parvenu au stade impérialiste a érodé de façon significative le patriarcat en générant dans le cours de son développement des individus se concevant de plus en plus comme formellement égaux entre eux, indépendamment de leur sexe et en créant des rapports sociaux qui encouragent les individus à entrer en relation les uns avec les autres sans tenir compte du sexe.

Pour le PCR, la surexploitation des femmes n’a rien à voir avec le patriarcat, ce n’est que «l'exploitation capitaliste dans tout ce qu'elle a de barbare et rétrograde». Jamais il n’est question dans le programme du PCR de lutter contre le patriarcat. Il s’agit, pour les maoïstes, de «gagner les femmes du prolétariat à la révolution socialiste» et de «développer le programme communiste de libération des femmes». Ce qui n’empêche pas le parti de se revendiquer d’un «féminisme prolétarien révolutionnaire» et de prétendre, dans un autre chapitre, que le communisme «suppose que les classes et les genres auront été supprimées».

Le problème est en partie une question de mots. Pour le PCR, «Le patriarcat repose sur la famille patriarcale. C'est le mode de transmission de la propriété par lequel l'homme, propriétaire des biens de la famille, les transmet à l'un de ses descendants masculins selon la filiation paternelle» et, selon le Programme, il en découle que «tous les autres aspects, idéologiques et autres, découlent de la question de la propriété des biens familiaux, de leur extension et de leur transmission.»

C’est sur que si on réduit le patriarcat à la famille patriarcale traditionnelle, qui était une unité de production en soit, on peut écrire que «le mode de production capitaliste parvenu au stade impérialiste a érodé de façon significative le patriarcat». Effectivement, sauf rare exception, le mode de production patriarcal a à toute fin pratique disparu. Mais le patriarcat ce n’est que ça, c’est aussi, surtout, un mode de reproduction sociale.

La famille et les relations hommes femmes ont beau avoir évoluées, et ce fut bien plus souvent le fruit de luttes que d’évolutions dûes à la marche du système capitaliste, il reste que la reproduction sociale se fait encore dans la sphère privée, dans un cadre patriarcal. Même si on note une certaine évolution, ce sont encore globalement les femmes qui s’occupent des enfants, font à manger, font le ménage, font l’épicerie, s’occupent des malades, etc., bref qui font gratuitement le travail nécessaire à la reproduction de la force de travail. Notons également que pour les portions de ce travail qui ont été socialisées et pris en charge par l’État, ce sont encore les femmes qui se tapent le boulot.

Le rôle du patriarcat dans le capitalisme est de reproduire les conditions rendant le capitalisme possible. Et ça va plus loin que de fournir chaque matin une armée de prolétaires des deux sexes lavés, habillés et nourris. Il s’agit aussi de fournir des prolétaires qui vont accepter l’aliénation parce que c’est ce qu’ils et elles ont toujours connus. C’est la rôle que joue la socialisation en genre sexué qui, dès le berceau, conditionne les êtres humains à se conformer à un modèle. Ainsi, dès le départ, les futurs prolétaires ne sont pas des individus uniques mais, déjà, des catégories normées (un petit gars ou une petite fille).

La patriarcat existait bien avant le capitalisme, à qui il a rendu de bons et loyaux services. Le patriarcat a certes changé de visage mais rien ne garanti qu’il disparaitra avec le capitalisme. L’objectif d’abolir les genres est particulièrement ambitieux et ce n’est surement pas en ignorant le patriarcat que nous y arriverons. En fait, nous n’irons probablement nul part sans prise en compte réelle de l’oppression spécifique des femmes et sans intégration d’une praxis antipatriarcale dans le mouvement révolutionnaire. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il n’y aura pas d’unité de classe sans ça! Pour reprendre la terminologie maoïste : de la résolution de la contradiction secondaire qu’est l’oppression des femmes par le patriarcat dépend la résolution de la contradiction principale opposant le prolétariat à la bourgeoisie.


La suite… un autre jour !


Nicolas Phébus, 8 octobre 2007

P.S.: Je me base essentiellement sur le Programme du PCR pour faire cette critique

7 commentaires:

Laurent a dit…

La dernière phrase de ce texte montre bien où sont nos différents. Pour Nicolas, mais aussi le mouvement anarchiste en général, "de la résolution de la contradiction secondaire [...] dépend la résolution de la contradiction principal". Pour les maoïstes, c'est exactement le contraire. Le principal agit sur le secondaire et pas l'inverse. Nous croyons qu'en nous attaquant au noeud du problème, soit le capitalisme, les contradictions secondaires qui en découlent s'éteindront. Ce n'est toutefois pas une mince tâche, j'en conviens. Continue ta critique Nicolas, c'est apprécié.

Solidairement,
Laurent

Nicolas a dit…

L'utilisation de la terminologie "contradiction secondaire" vs "contradiction principale" est évidemment à prendre avec un grain de sel venant de ma part (je viens de critiquer cette approche dans la première partie)...

Ce que je dis c'est qu'il n'y aura pas d'unité de classe si le mouvement de classe ne fait pas de la lutte contre les oppressions spécifiques (pas juste l'oppression des femmes mais aussi le racisme, l'homophobie, etc.) un enjeu central. L'unité se fera si, et seulement si, on arrive à tenir compte adéquatement des besoins et des intérêts des secteurs les plus opprimés.

On avait résumé ça comme ça il y a quelques années: pas de révolution libertaire sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans révolution libertaire.

Mathieu Linhart a dit…

D'accord pour dire qu'il faut unifier le camp du prolétariat. D'accord pour dire que les femmes vivent une oppression spécifique. Mais dire que les femmes du prolétariat vivent une oppression spécifique et que, sur certains point, leurs intérêts peuvent entrer en contradiction avec ceux du prolétariat signifie-t-il que les femmes du prolétariat doivent accepter une direction idéologique et politique bourgeoise? L'oppression des femmes du prolétariat est-elle absolument la même que celle des femmes de la bourgeoisie? Quels intérêts communs existent-ils entre Pauline Marois et une femme sur l'aide sociale qui se fait écoeurer par le B.S. et la D.P.J?

Quand, dans un de vos articles, vous employez l'expression féminisme d'État, est-ce à dire que le mouvement des femmes est traversé par des contradictions, contradictions de classes, peut-être? Si c'est le cas, force est de reconnaître que la contradiction principale module la contradiction secondaire. Certes, cette dernière demande une résolution spécifique. Il se peut cependant que cette pleine résolution dépende de celle de la contradiction principale.

Le PCR est pour la mise en oeuvre d'un féminisme prolétarien qui n'a rien à voir avec ce qui existe comme féminisme parce que la contradiction de classe et les différences d'intérêts entre femmes du prolétariat et femmes de la bourgeoisie n'y sont pas prises en compte. Une analyse des besoins spécifiques des femmes du prolétariat, peu importe l'appartenance nationale (là aussi ça complexie les affaires) est une nécessité pour l'heure.

Ceci dit, tout ce qui désunit le prolétariat et fait en sorte que les femmes du prolétariat ne participent pas pleinement à la lutte révolutionnaire doit être combattu. Les attitudes et pratiques machistes doivent être anéanties.

Nicolas a dit…

Reconnaitre la persistance du patriarcat et la pertinence d'une perspective antipatriarcale n'a pas à entrer en contradiction avec une perspective de classe.

Je pense que tu fais une erreur de perspective quand tu oppose les intérêts spécifiques des femmes aux intérêts spécifiques du prolétariat. Il ne faudrait pas confondre prolétariat et prolétaires masculins! L'oppression spécifique des femmes fait qu'elles ont des intérêts spécifiques qui entrent en contradiction avec les intérêts des hommes comme groupe (donc aussi des prolétaires) mais je doute que l'oppression spécifique de la moitié de ses membres soit dans l'intérêt du prolétariat!

Anonyme a dit…

premièrement, ta critique, même si elle provient malheureusement d'un homme (sans rancunes) est pertinente et ressemble sensiblement à la principale critique que j'ai du patriarcat.
Outre la question de contradiction principale et secondaire, c'est plutôt au discours, à l'argumentaire apporté dans le programme qu'il faut s'attarder.
Ici, on amène que le patriarcat a laissé place au capitalisme, et qu'à ce niveau l'homme et la femme se retrouve égaux face aux patrons, dans leur statut d'exploitéEs. À mon avis, le capitalisme est une nouvelle forme du patriarcat, en comprenant toutes les oppressions qui en découlent. Donc, l'homme et la femme ne sont pas du tout au même niveau d'exploitation. Souhaite, la femme travaille, mais quelles tâches doit-elle remplir, si se ne sont que le prolongement de sa vie, déjà oppressée. De plus, ne doit-elle pas subir l'inégalité salariale, les abus de pouvoir sexiste, machiste, autoritaire? L'homme semble donc, plus avantagé que la femme sur son milieu de travail.
De plus, comme Nicolas l'a apporté, on parle de la libération de la femme "après la révolution". Je me demande, en quoi un état socialiste, un parti, une structure de pouvoir, ne sera pas encore la source de la reproduction de rapports patriarcaux? Avec un analyse aussi pauvre qu'il y a actuellement dans le programme, l'inexistence de groupes de femmes maoïstes qui apportent des revendications, non pas spécifiques, mais de femmes contre le patriarcat, et le capitalisme, comment amener une ligne juste au sein du prolétariat?

Beaucoup de femmes, malheureusement, ont déjà quitté des organisations révolutionnaires à cause du manque de discours à leur égard. Beaucoup de femmes se sont alors regroupées, dans des luttes spécifiques, car cela a été un moyen émancipateur de mener un combat face au patriarcat. Est-ce que le PCR se posera réellement la question et est-ce que des femmes pourront enfin y trouver leur voiX.

Finalement, j'encouragerais d'autres femmes à s'exprimer sur la question. Trop de fois, ce sont des hommes qui théorisent et qui parlent pour nous. Car nous avons peut-être trop d'occuper à se libérer elles-mêmes dans leur vie quotidienne. Enfin...

Anonyme a dit…

note: lorsque je parle au début de ma critique du patriarcat, je parle de ma critique de la conception du patriarcat au PCR... désolée pour les mauvaises interprétations.

Nicolas a dit…

Je ne peux pas nier que je suis un homme. Ceci dit, je ne peux pas nier non plus que je dois l'essentiel de ma formation politique sur ce sujet au fait d'avoir milité avec de nombreuses camarades féministes.

Je suis partagé sur le fait qu'un homme intervienne sur cette question. D'un côté, mon premier sentiment est le même que le tiens mais d'un autre il me semble que je me suis très souvent fait chauffer les oreilles en me faisant dire l'inverse («c'est poche que les gars interviennent jamais là dessus», «pourquoi c'est toujours les femmes qui doivent défendre l'analyse antipatriarcale?», etc.).

Par ailleurs, je ne prétend absolument pas parler au nom des femmes. Dans mon livre, je ne fais que défendre un acquis du programme révolutionnaire. Et je suis réellement convaincu qu'il est dans mon intérêt, en tant qu'homme, que le mouvement révolutionnaire développe une analyse et une pratique antipatriarcale parce que je pense réellement que c'est l'une des clefs essentielles d'une rupture révolutionnaire authentique.