mercredi 8 juin 2011

J'aurais voté oui, mais...

Souvenir de 1995
Un ami du Collectif nous a fait parvenir ce texte, réflexion personnelle sur la question nationale. Étant donné l'actualité et puisqu'il n'est jamais trop tard pour rompre avec le nationalisme, il nous a semblé pertinent de le partager avec vous. 




J'AURAIS VOTÉ OUI MAIS J'ÉTAIS TROP VIEUX, TROP PAUVRE, TROP À GAUCHE ET TROP OCCUPÉ À AUTRE CHOSE


J'ai écrit ce texte suite à la lecture du recueil de discours et de poèmes J'aurais voté oui, mais j'étais trop petit (Editas, 2011). D'abord parce que je ne partage pas les convictions des auteurs de ce bouquin mais aussi parce que la sensibilité de quelques-uns d'entre eux me permet d'espérer un dialogue. Le résultat résume ma position sur la question de la souveraineté du Québec.

J'ai également écrit ce texte parce que ça m'emmerde beaucoup quand des gens utilisent un «nous» censé m'inclure dans leurs discours politiques sans avoir la moindre idée de ce que je pense. J'aurai maintenant quelque chose auquel les référer, si jamais ça les intéresse, avant de leur dire: «Parle pour toi».

Je ne crois pas être un intellectuel et mes réflexions paraîtront possiblement réductrices ou mal étayées. Mais ces réflexions demeurent celles d'un anarchiste et valent toujours mieux que la caricature qu'on confond souvent avec ce que je suis.

Enfin, je manque de compétence pour féminiser ce texte comme du monde. Fichue langue!







J'aurais peut-être voté oui si j'avais eu 18 ans en 1995. J'aurais vu ce référendum comme une chance de concrétiser le rêve de tellement de personnages que j'admire: les Gagnon, Vallières, Aquin, Godin, Rose, Ferron, Miron, Lalonde, Perreault, Groulx (le cinéaste, on s'entend), Parent, Pedneault, Chartrand et compagnie. Des gens à qui je dois beaucoup, tant je profite de leurs œuvres artistiques et sociales. Sauf qu'en 1995 j'avais déjà 25 ans et je n'ai pas voté du tout. En gros pour la même raison; par respect pour un rêve qui n'avait plus rien à voir avec les ambitions de l'élite souverainiste du moment (les Bouchard, Parizeau, Landry, Marois, Dumont, etc.). Un rêve travesti, manipulé, trahi par ce qu'est devenu le PQ. Trahi aussi par le temps qui passe, qui use et désabuse. (J'impute tout de même plus de responsabilité à Lucien Bouchard qu'au temps. Le monsieur a travaillé fort.)

Il aurait plutôt fallu que ce référendum se déroule en 1988, année où j'ai réellement eu 18 ans. Là c'est certain que j'aurais voté oui. Quoique je l'aurais déjà fait avec un gros doute. Un doute né en 1982, quand j'avais douze ans et que j'ai vu ma mère, une enseignante du primaire, pleurer alors que le gouvernement Lévesque a adopté la loi 111 forçant son retour au travail après quatre jours de grève. Cette loi ignoble qui lui faisait perdre plusieurs années d'ancienneté et ni plus ni moins que 20% de son salaire. Même le gouvernement Charest ne saurait accoter cette vacherie. D'ailleurs il n'oserait pas s'essayer. Il faut d'abord avoir la pleine confiance des syndiqués pour arriver à leur faire une chose pareille. Et ça prend ensuite des gens très habiles, tel ce jeune avocat prometteur que le PQ avait choisi à l'époque pour faire sa sale job de bras: Lucien Bouchard. «Loi 111, je me souviendrai», disait le slogan syndical.

René Lévesque n'était déjà plus un héros à mes yeux. Le type avait d'énormes qualités d'orateur et de pédagogue, mais aussi des tendances autocratiques insupportables. Et il était magouilleur, comme à peu près tous les politiciens. Tout ça n'empêche pas mon admiration. Mais jamais au point d'en faire cette icône qu'il est devenu pour le mouvement souverainiste. Les icônes sont sacrées, impossibles à critiquer et rattachées à des dogmes. Rien à voir avec un processus démocratique sain.

Mais revenons à Lucien Bouchard, ce conservateur de la pire espèce qui risquait fort de diriger le pays qu'on me demandait d'avaliser en 1995. Non seulement je n'ai pas voté oui, mais jusqu'à la dernière minute j'ai pensé voter non pour empêcher ce type d'avoir plus de pouvoir. Et je n’avais pas anticipé le pire. Quelqu'un m'aurait prédit la catastrophe sociale du «déficit zéro» qu'en plus de voter non, j'aurais prié pour que la bactérie mangeuse de chair revienne finir son œuvre. Toutefois Bouchard ne mérite pas tous ce crédit non plus. Je m'en voudrais de minimiser l'apport d'une Pauline Marois dans l'incroyable recul du Québec des vingt dernières années. Un recul qui se mesure en souffrance humaine dans les salles d'attente des hôpitaux, le manque de logement social, le sous-financement de l'éducation, l'écart creusé entre les riches et les pauvres, etc. Perdre autant en si peu de temps, on n’est pas près de revoir ça. La réingénérie de Charest, c'est tellement amateur à côté de ça.

Bien sûr je sais qu'officiellement le chef du camp du oui n'était pas Bouchard mais Parizeau. Sauf que ça ne prenait pas la tête à Papineau pour deviner qui dirigeait réellement et, en bout de ligne, le changement de garde n'en aura été que plus précipité que prévu. De toute façon, je ne comprends pas comment Jacques Parizeau a pu soudainement passer, dans l'esprit de certains, de l'économiste froid campé dans l'aile droite du PQ au sympathique patriarche rassembleur de toutes les tendances. Le bonhomme avait bien préparé l'ère Bouchard, ça me paraît évident.

Donc ce référendum s'est bel et bien tenu en 1995. J'avais 25 ans et j'étais devenu anarchiste (ou j'avais pris conscience du fait que je l'étais, je ne sais trop). Le drapeau québécois qui ornait le mur de ma chambre d'ado avait depuis longtemps pris le bord des vidanges, là où devraient se retrouver tous les drapeaux, même noirs. Je ne pouvais plus désormais voir l'indépendance du Québec comme un moyen de défendre des positions écologistes, pacifistes et humanistes aux instances mondiales. Jusqu'à preuve du contraire, pour moi c'était juste la possibilité d'envoyer une voix de plus en faveur du capitalisme sauvage, du conservatisme frileux, de la bêtise et de l'égoïsme. Cette voix sur laquelle je n'aurais pas plus de prise dans un pays qu'une province. D'autant plus que, sous prétexte d'être rassembleur, on n'avait même pas le début d'un projet de société à me présenter. Il aurait donc fallu faire preuve d'une confiance aveugle. Non pas «se» mais «leur» faire confiance. On me parlait d'indépendance en me demandant déjà de faire le mouton. Ça sonnait drôlement faux. C'est peut-être par souci d'honnêteté que Parizeau lui-même n'utilisait déjà plus ce mot.

Bon, dire qu'il n'y avait pas de projet de société, c'est légèrement réducteur. On a quand même beaucoup parlé d'économie lors de cette campagne référendaire. Comme l'a déjà souligné René-Daniel Dubois (Andrée Ferretti et combien d'autres lui auront tapé solidement sur la tête pour cette audace), «Jacques Parizeau avait d'ailleurs clairement expliqué que l'indépendance permettrait au Québec de choisir tout seul les secteurs dont il faudra sabrer les dépenses» («Le référendum québécois est une tentative de suicide qui n'a pas marché», Le Monde, 5-6 nov. 95). Un projet qui finalement n'avait pas tant besoin de la souveraineté pour se concrétiser.

Je conçois très bien qu'on puisse être indépendantiste. Par contre faire passer cette cause avant tout le reste sous prétexte qu'après coup il sera toujours temps de donner un coup de barre à gauche, quel délire! Être anarchiste n'empêche surtout pas de voir des limites aux utopies roses bonbon. La gauche qui attend l'indépendance pour se manifester n'aura vraisemblablement pas plus de poids dans un Québec «libre» qu'un SPQ Libre au sein du PQ. Je suis même convaincu qu'une constitution québécoise de centre-droite deviendra un obstacle à la justice sociale au moins aussi important que n'importe quel déséquilibre fiscal. Une fois que l'élan sera donné, ce Québec restera libre longtemps de poursuivre sur sa lancée. Pour l'instant, les progressistes peuvent même parfois profiter de la division entre les bourgeoisies souverainiste et fédéraliste. C'est peu de chose mais ce n'est pas négligeable, notamment dans un domaine de compétence flou comme celui de la culture.

Ceux dont le rêve d'un pays est indissociable d'une vision du Québec écologiste, humaniste, antimilitariste, respectueuse des autochtones, etc. devraient selon moi regretter la dissolution du RIN. Et surtout se dépêcher de rejoindre Québec Solidaire. Évidemment, cela implique d'abord d'accepter une triste réalité: leur souhait ne rejoint pas 49% de la population. Plutôt 10%, un peu plus ou un peu moins selon la météo et le nombre d'auditeurs des radios poubelles. Par contre, rien n'est désespéré pour qui commence par voir les choses en face et évite de répéter ses erreurs. Là dessus on peut apprendre des anarchistes: Le fait d'être très minoritaires ne les empêche pas de s'impliquer dans la plupart des luttes sociales importantes, en restant lucides sur leur poids réel. Enfin bref, j’aurais voté RIN mais je n'étais pas né...

Maintenant, quand bien même cette gauche serait soudainement et miraculeusement plus nombreuse après le grand soir péquiste, ses lendemains n'en déchanteront pas moins. Parce qu'à ma connaissance, le camp du oui n'a jamais parlé d'instaurer une véritable démocratie dans ce pays. Pas plus en 1995 qu'en 1980. Je parle ici d'une démocratie où le pouvoir vient de tous, où les délégués (et non les représentants) de même que leurs mandats (et non leurs programmes de fausses promesses) sont révocables en tout temps. Une démocratie où on ne fait pas un référendum une fois de temps en temps pour donner des chèques en blanc mais bien chaque fois qu'une question majeure exige une réponse. Je parle d'une démocratie directe. Pas «représentative» et encore moins «participative». Et sans démocratie, pour moi les mots indépendance et souveraineté ne font aucun sens.

Pour m'approprier une image chère aux nationalistes, «prendre en main son destin» ce n'est pas attendre quoi que ce soit du système électoral actuel et encore moins attendre qu'on veuille bien un jour nous poser une question qu'on n'aura pas formulée. Se prendre en main se fait maintenant, avec les gens qui partagent notre idéal, à l'échelle de nos projets, en tassant les grosses poches, les politiciens et les flics sur notre chemin, avec la légitimité d'une assemblée générale ouverte et transparente. C'est s'organiser pour bâtir le monde dont on rêve et préserver les acquis chèrement gagnés. Ça se fait avant tout dans les groupes communautaires, dans les coopératives, dans les salles paroissiales, dans les syndicats pas trop dénaturés, dans la rue et dans tous les endroits où on peut se rassembler sur la base de nos intérêts communs. L'équivalent pour le camp adverse des Conseil du patronat, chambres de commerce, assemblées d'actionnaires, etc. Pour moi se prendre en main, ça se fait n'importe où SAUF à l'Assemblée nationale. Ce dernier lieu n'existe que pour permettre à d'autres de nous prendre en main.

En toute logique, ce fichu pays serait donc dirigé par un gouvernement de centre-plus-ou-moins-droite et ce serait encore et toujours l'argent qui déterminerait qui est vraiment au pouvoir. Je ne parle même pas ici des élus mais de ceux qui les financent et sur lesquels on n'a encore moins de prise. Cette vision n'est pas une caricature gauchiste et quiconque a sérieusement travaillé en matière de défense de droits élémentaires (logement, éducation, aide sociale, assurance chômage, etc.) ne peut qu'abonder dans ce sens. Dans ces conditions, l'indépendance dont il s'agit, c'est uniquement celle de la bourgeoisie québécoise. Une bourgeoisie qui nous exploite depuis belle lurette aussi bien que les anglos peuvent le faire. Et qu'importe la langue de ceux ou celles qui décident à ma place ce qui est bon pour moi? Qu'on décide de vendre le Québec au plus offrant en anglais ou en français revient au même. En fait la seule langue en question ici, c'est celle des affaires.

Maintenant, il serait difficile d'aller plus loin sans aborder ce que sont pour moi la culture, la langue, la nation, les frontières, etc. Des sujets qui touchent plus profondément ma conception anarchiste du monde, une conception aux antipodes de celle des souverainistes.

Pour commencer, le fait d'être anarchiste ne me rend pas moins attaché à ma culture que n'importe qui d'autre. Sauf que par «culture», je n'entends pas nécessairement la même chose que la plupart des militants souverainistes. Pour moi la culture d'une personne est multiple, complexe, perméable, faite d'un ensemble d'éléments plus ou moins choisis, parfois liée à différents espaces géographiques mais très souvent non. Ainsi chacun porte son propre mélange bien distinctif de cultures. Cela n'empêche pas certains recoupements mais de là à parler d'«une» culture québécoise, il y a un monde.

Pour ma part, les différents éléments de ma culture me rattachent à des communautés qui n'ont parfois que très peu de rapports entre elles. Par exemple et pour rester dans le propos, je suis anarchiste et content de l'être. Un ensemble de valeurs où la liberté, l'égalité et la solidarité sont primordiales. Où le rapport au pouvoir et la distribution de celui-ci sont continuellement remis en cause. J'ai l'impression que cette appartenance culturelle est un choix mais je n'en suis pas certain. Cette partie de moi-même me relie aux quelques anarchistes que je côtoie au quotidien mais également à plusieurs autres anarchistes à travers le monde qui ne sont pas moins importants pour moi. (J'irais même jusqu'à dire que mes ancêtres sont anarchistes: Je suis beaucoup plus attaché aux liens des idées qu'à celui du sang.) Avec ces camarades je partage des réalisations et des rêves qui n'ont rien à voir avec ceux de la plupart des gens qui vivent dans cette province, qu'ils fassent partie ou non de la communauté francophone. Par conséquent, plusieurs Québécois sont des opposants -voire des ennemis dans le cas des «lucides» et de bien d'autres- à mes aspirations et mes rêves. En ce sens ils s'opposent à une bonne partie de ma culture, comme je m'oppose à la leur. Ce serait même de bonne guerre si les rapports de force n'étaient pas la plupart du temps truqués.

Pour continuer sur mes appartenances culturelles; entre beaucoup d'autres choses, je suis aussi un francophone. Un aspect de moi extrêmement important à mes yeux (et mes oreilles!). Je ne l'ai pas choisi mais j'y trouve un grand plaisir. Cet aspect me rattache à quelque chose comme 250 millions de personnes sur notre planète (dont, hélas, Lucien Bouchard). Si certaines de ces personnes se sont vu imposer cette langue au détriment de celle qu'elles préfèreraient utiliser, ce n'est heureusement pas le cas de la très grande majorité. Et de cette grande majorité, plusieurs ne perçoivent pas de menace contre le français dans leur coin du monde. Mais ce n'est pas le cas en Amérique du Nord; ici la menace est constante et réelle. Maintenant que faire pour la contrer? Est-ce que l'appartenance à un mouvement nationaliste fait partie de la solution?

J'en arrive à ce qui m'éloigne le plus du mouvement souverainiste: la nation. Pour moi, disons le tout net, la nation n'existe pas. Ou plutôt, pour citer wikipédia, il s'agit d' «une construction politique artificielle des partisans de l'État centralisé». Les fédéralistes européens adhérant à cette définition, ça ne se limite donc pas aux gauchistes de mon espèce. Selon cette conception, les nations se bâtissent et affirment le pouvoir d'un État en uniformisant les différentes composantes culturelles, politiques et économiques d'un ensemble. La nation est donc l'ennemi de la diversité, en particulier de la diversité culturelle. Au fil des siècles, un nombre effarant de langues, de pratiques et de coutumes ont été anéanties au nom de l'unification des nations et l'histoire de la plupart des pays européens regorge de pathétiques exemples en ce sens.

Heureusement, de nos jours il est de moins en moins possible de replier les habitants d'un territoire sur eux-mêmes au point de créer une véritable adéquation entre nation et culture (à moins de vivre en Corée du Nord). Ce lavage de cerveaux collectif s'est arrêté au Québec à peu près en même temps que la grande noirceur et le retour en arrière me semble impossible. Ainsi, à mon avis, les cultures nationales sont appelées à disparaître, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur étant la possibilité de se réaliser dans des appartenances culturelles riches et variées n'ayant que peu à voir avec l'endroit où nous sommes nés en dehors de la langue maternelle ou de l'amour du sirop d'érable. Le pire venant des États-Unis et reproduisant cette fois l'uniformisation au niveau planétaire.

Et le contraire de ce que je viens d'expliquer, c'est-à-dire l'idée d'une identification forte à la nation qui aiderait la préservation d'une culture, n'est selon moi plausible que dans le contexte particulier d'une oppression nationale. Parce que même si la nation n'existe pas, l'oppression nationale n'en demeure pas moins une réalité bien concrète pour beaucoup de peuples, surtout ceux qui ont subi ou subissent encore le colonialisme. Je ferais un parallèle avec le racisme: Pour moi les races n'existent pas, ou du moins relèvent d'un concept aussi néfaste que celui des nations. Mais le racisme lui est bien réel et le fait de s'identifier à un groupe subissant le racisme, d'être fier d'appartenir à ce groupe, constitue un pas important qui précède l'organisation et la défense de ses droits. Il faut ensuite absolument en arriver à transcender de telles divisions si on veut un jour passer de la simple survie à une véritable émancipation sans se transformer nous-mêmes en oppresseur.

Tout ça pose une bonne question: Est-ce que les Québécois francophones vivent une réelle oppression nationale? Le fait aurait été indéniable il y a quarante ans. Mais aujourd'hui? La loi sur la clarté référendaire, le déséquilibre fiscal, la contestation de la loi 101 ou la discrimination au sein de l'armée canadienne justifient-ils encore l'utilisation d'un terme aussi fort qu'«oppression»? Sans minimiser ces problèmes réels, je dirais que non. Mais c'est discutable, j'en conviens.

Il demeure que les sentiments nationalistes conduisent souvent aux pires horreurs. Parce qu'un concept aussi creux que la nation se remplit trop facilement de haine de l'autre, de fierté malsaine -l'appropriation de réalisations avec lesquelles on n'a rien à voir-, d'adhésion aveugle à des idéologies de droite, etc. Et pendant qu'on se glorifie de ce qui n'est pas nous, on est loin de réaliser ce que nous sommes vraiment. Je parle encore ici de simple émancipation. Voilà qui résume grosso modo pourquoi je refuse tout autant de me dire québécois que canadien. Parce que je suis ou j'essaie d'être bien d'autres choses qui sont plus vraies et font beaucoup plus de sens à mes yeux.

Je n'avancerai jamais que les nationalistes québécois sont d'emblée racistes. L'existence de quelques groupuscules d’extrême droite et d'une poignée de skinheads fascisants ne justifie aucunement ce genre de généralisation insultante. Par contre il existe au Québec un dérangeant problème de distorsion du mot nation, un glissement sémantique qui s'opère selon le contexte. Parfois la nation serait inclusive et comprendrait tous ceux qui s'en réclament peu importe leurs origines, leurs cultures et leur langues. C'est le cas lorsqu'il est question de savoir «qui sont les vrais Québécois?» et qu'on est le moindrement de gauche. Mais d'autres fois les membres de cette même nation devraient se lever pour défendre «leur» culture, «la» culture québécoise. C'est quoi cette culture québécoise? Celle des Québécois de souche? Celle des francophones? Celle des anglos (ils existent et vivent ici depuis bien longtemps, quoi qu'on y fasse)? Celle des différentes couches d'immigrants? Celle des Algonquins, des Inuits ou des Mohawks?

Tant qu'on s’appuiera sur le sentiment d'appartenance nationale pour défendre une culture et une langue en particulier, je suis persuadé qu'on fera fausse route. On ira dans le sens de l'uniformisation et de l'aplanissement dénoncés plus haut. De plus on sera tenté d'en vouloir aux membres de cette nation qui ne se sentent pas concernés par nos problèmes, à tort ou à raison. Et enfin on prêtera flanc à ceux qui veulent nous traiter de racistes.

Personnellement, j’oppose à la nation le concept de communauté culturelle. Je considère par exemple que l'ensemble des francophones d’Amérique du Nord forment une communauté culturelle qui a tout intérêt à affirmer et resserrer ses liens, à s'organiser fortement pour ne pas se voir très bientôt assimilée. Je considère aussi que cette communauté a tous les droits d'exiger des territoires où elle disposera du plein pouvoir législatif en matière de langue d'usage dans ses institutions et autres espaces politiques, culturels et économiques. Bien sûr, la plus grande partie de ces territoires se trouverait au Québec, mais pas uniquement. Le concept de communauté culturelle francophone a l'avantage de ne pas se limiter aux frontières de la province. Parce que nous ne sommes vraiment pas assez nombreux pour nous permettre des divisions stériles. Et ce concept permet aussi d'éviter l'odieux d’exiger des droits linguistiques, politiques et économiques pour les francophones sur, par exemple, un territoire peuplé uniquement d'Inuits. Cette dernière considération est majeure et justifie à elle seule une bonne part de mon malaise face au mouvement souverainiste.

Et tant qu'à être dans le malaise, je parlerai brièvement de l'immigration: Avant de me battre pour que les personnes qui aboutissent dans mon coin du monde soient francophones, je trouverai toujours plus décent de me battre pour que tous ceux et celles qui aspirent à un avenir meilleur ne soient pas freinés par des saloperies de frontières. Quitte à y perdre beaucoup de privilèges et même une partie de ma culture. Je ne tiens pas à vivre en français au point de refuser à des masses de gens leur droit de vivre tout court. Cela ne fait pas de moi un traître à la nation, cela fait de moi un être humain.

Maintenant, pour revenir à l'idée de communauté culturelle, est-ce que cette idée me rapproche du multiculturalisme si cher à certains fédéralistes? Pas vraiment. Parce que comme anarchiste, je refuse l'idée d'un gouvernement central ayant des droits sur nos différentes communautés. Ces communautés peuvent très bien s'articuler entre elles sans l'intervention d'un pouvoir supérieur déconnecté. Ceci dit, je ne m'étendrai pas davantage sur l'organisation politique du monde telle que je la souhaiterais. Il me faudrait développer sur ce que représentent pour un anarchiste l'auto-gestion, l'organisation, le fédéralisme libertaire (rien à voir avec le fédéralisme canadien), etc. Ce serait beaucoup trop long et il existe déjà une abondante littérature sur ces questions (pour ceux que ça intrigue, Bakounine est un bon point de départ). En bout de ligne, disons qu'il y a tout de même loin de la coupe aux lèvres et qu'on peut se poser la question quant au nombre de langues qui ont le temps de disparaître d'ici là.

Il est évident qu'il ne faut pas attendre une quelconque révolution politique et sociale, qu'on doit agir dès maintenant pour sauver notre français. Je suis même près à faire beaucoup de choses pour ça, comme défendre l’idée qu'on force des gens à l’adopter par une loi. Face à l'impérialisme culturel anglo-saxon, il faut ce qu'il faut, même si cette prise de position demande une sacrée dose de pragmatisme à un anarchiste. Par contre, ce genre de mesure coercitive ne devient vraiment tolérable pour moi que si nous sommes également prêts à mettre en œuvre beaucoup d'autres moyens pour faire vivre cette langue, la faire connaître et la valoriser. Et je voudrais donc pouvoir dire ici que le gouvernement fédéral constitue le principal frein au financement de la culture et de l'éducation au Québec. Cela donnerait un très bon argument au mouvement souverainiste: «Nous voulons pouvoir faire plus pour sauver notre culture et notre langue». Malheureusement ce n'est pas le cas. Nous pourrions déjà faire beaucoup plus dans le cadre actuel mais nos propres gouvernements, qu'il soient souverainistes ou fédéralistes, s'y refusent tout bêtement. Deux exemples parmi d'autres: Les péquistes se proposent d'augmenter les frais de scolarité tout autant que les libéraux, et le sous-financement chronique des arts et des lettres au Québec perdure encore et toujours. Ces décisions ne découlent pas d'un manque de moyens, mais de choix politiques. C'est déplorable mais c'est comme ça et je ne vois pas pourquoi cela changerait dans un Québec indépendant.

J'aimerais terminer ce texte en précisant une chose: Je ne suis pas un anarchiste borné. Même aujourd'hui je pourrais encore voter oui pour faire du Québec un pays. Mais pour que je m'y retrouve, il faudrait collectivement partir du fait qu'un pays n'a rien de beau en soi. Parce que des pays atrocement moches où je ne voudrais pas plus vivre qu'au Canada, il en existe déjà beaucoup trop. Un pays, ce n'est au fond qu'un contenant. Un contenant dans lequel je me trouve moi aussi, que je le veuille ou non. Un contenant qu'on doit remplir ensemble si on ne veut pas se faire remplir.

Pour l'instant, le Québec est déjà passablement plein d'horreurs. Nous nous sommes assez démarqués par notre production d'armements de guerre sophistiqués (hélicoptères, avions, navires, munitions, mines anti-personnelles qu'on a produites jusqu'à ce que le méchant Canada signe un traité, etc.), par notre florissant recrutement de jeunes dans l'armée (le PQ se propose d'ailleurs de créer une armée québécoise!), par l'exportation de saletés comme l'amiante, par notre gouvernement souverainiste exemplaire dans sa répression des manifestations contre le Sommet des Amériques (j'en garde le fantasme de gazer Serge Ménard et de l'enfermer tout nu dans une prison surpeuplée), par la vision capitaliste de nos dirigeants (jetez un œil sur Le commerce sans frontière de Bernard Landry, cette ode au néolibéralisme) et par combien d'autres conneries qui me donnent le goût de vivre ailleurs. Il faudrait peut-être commencer par faire de la place si on veut avoir une quelconque raison de se réjouir de l'existence de ce pays.

En attendant, je trouve tout de même encore quelques raisons qui pourraient m'amener à voter oui. C'est peu mais c'est déjà ça. D'une part, peut-être qu'en certains domaines la lutte pour faire respecter nos droits sociaux serait plus facile contre une plus petite structure. J'en doute mais sait-on jamais. D'autre part, les sentiments patriotiques exacerbés ont beau m'embêter, peut-être qu'ils donneraient un coup de pouce à la survivance de ma langue. Mais j'en doute aussi. En dernier lieu, et ça j'en suis pas mal certain, il serait enfin possible de dire dans ce fameux pays: «Vous voyez bien qu'elle n'était pas si bonne votre idée... On peut-tu maintenant s'occuper de ce qui compte vraiment?».

Je repenserai sûrement à tout ça si jamais se présente un autre référendum. Mais d'ici là, à moins de rencontrer un véritable désir d'en discuter, j'ai d'autres choses à faire.

Stéphane Robitaille

7 commentaires:

David Gendron a dit…

Continuez naïvement à participer involontairement à l'essor de l'État Cacanadian!

David Gendron a dit…

Seriez-vous en faveur que le Canada redevienne une couronne britannique?


Dans ce texte, on explique très bien pourquoi le PCul ne vaut pas un clou et pourquoi le nationalisme est un concept dangereux, mais on n'y fournit aucun argument contre l'indépendance du Québec, autre que celui-ci: le PCul et le nationalisme ne valent pas de la marde, donc on s'en crisse de l'indépendance. Encore une fois, ce faux syllogisme!

"Un doute né en 1982, quand j'avais douze ans et que j'ai vu ma mère, une enseignante du primaire, pleurer alors que le gouvernement Lévesque a adopté la loi 111 forçant son retour au travail après quatre jours de grève. Cette loi ignoble qui lui faisait perdre plusieurs années d'ancienneté et ni plus ni moins que 20% de son salaire."

Bon, cette loi spéciale était peut-être mal foutue (et normalement, il faut négocier les conditions de travail) mais sans elle, une droite encore plus répressive que les CONservateurs serait au pouvoir au Québec présentement, parce que le Québec serait dans une véritable faillite technique présentement. Les fonctionnaires avaient reçu de juteuses augmentations de salaires pour acheter leur vote avant cette loi spéciale, mais ça il n'en parle pas! Faudra en revenir de cet argument anti-séparatiste de merde dans la région de Québec, qui vit grassement avec ses fon-fons trop nombreux et sur-payés!

"Même le gouvernement Charest ne saurait accoter cette vacherie. D'ailleurs il n'oserait pas s'essayer."

Qu'est-ce qu'il en sait? Préparez-vous à ce que ça arrive si Charest se fait réélire, ou pire encore, si la drouate entre au pouvoir!

"Je ne suis pas un anarchiste borné."

Oh que si, pourtant! Ce texte en fournit une illustration patente!

Maintenant, ce serait intéressant d'avoir une explication concernant les travers du fédéralisme. Vous verrez, les fédéralistes sont encore pire que les séparatistes quand il s'agit de capitalisme, de mesures répressives et d'étatisme!

David Gendron a dit…

Seriez-vous en faveur que le Canada redevienne une colonie britannique?

Anonyme a dit…

Moi en tout cas je serais en faveur pour que tu arrête de spammer ce forum avec tes commentaires idiots.

Mathieu

David Gendron a dit…

Bon évidemment, quand on pense différemment, c'est du spam et je suis un troll.

Tsé, on est loin de PCC-CORPIQ qui, en passant, vous appuie sur ce point!

spartatux a dit…

Il ne faut pas tomber dans le piège de la bourgeoisie, la classe ouvrière n'obtiendra jamais rien de bon par des élections.

C'est seulement quand la classe ouvrière du Québec sera au pouvoir qu'elle sera réellement libre.

Rien ne peut justifier les attaques de la classe capitaliste, sur la classe ouvrière.

Ils peuvent faire ce qu'ils veulent au niveau légale, c'est la classe ouvrière qui est la plus puissante. Il faut seulement qu'elle en prenne conscience et qu'elle s'organise pour prendre le pouvoir.

Anonyme a dit…

Toutes les «postcolonial sudies» se font un plaisir de nous parler de n'importe peuple colonisé, mais jamais de nous. Impossible pour l'extrême-gauche québécoise de parler de l'aliénation politique et culturelle de son propre peuple.

Les anarchistes québécois sont québécois jusque dans leur façon d'être anarchistes, qu'ils le veuillent ou non. La culture, c'est un peu comme les classes sociales, ce n'est pas une question de choix.
L'appartenance collective n'est pas quelque chose qui dépend de notre humeur ou de notre envie. On ne décide pas d'appartenir a un peuple minoritaire et colonisé, imprégné de réflexes politiques déterminés. L'histoire ne vous demande pas votre envie de vous sentir inclus dans une «communauté culturelle» quelconque.

Cette gauche post-moderne qui est incapable de parler au «nous» réifie à son insu le discours dominant néolibéral. L'anarchisme a les mêmes présupposés philosophique que le libéralisme. Les anarchistes et les libéraux croient que la Raison libère l'individu des chaînes économique, culturelle et religieuse qui entravent sa réalisation pleine et entière.
Ils pensent que l'individu peut être émancipé du social. Hors le social est l'individu ne font qu'un.

Il n'existe pas d'«Homme» ayant accès à la Vérité Pure. La langue dans laquelle nous nous exprimons nous conditionne déjà à appréhender le monde d'une façon déterminée. Tout comme les structure mentales collectives héritées des philosophie religieuses (pour les chrétiens; dualisme Bien/Mal, Pur/Impur, Corps/Esprit, anthropocentrisme, etc.)

Même les anarchistes québécois antinationalistes sont le reflet du social québécois. Leurs références identitaires et culturelles transcendent leurs petites individualités propres.

Personne ne choisit sa condition sociale et culturelle. Pas même les anarchistes de l'UCL.