jeudi 20 août 2009

Quand le racisme se sert des femmes


Vous avez peut-être entendu parler du tolé en France contre le burkini, ce maillot de bain conforme à la loi islamique qui recouvre des cheveux à la cheville? Le débat est reparti de plus belle alors qu'un maire italien interdit d'en porter un "dans les piscines et le long des cours d'eau" de sa municipalité.

Écoutez ce qu'il avait à dire:

«La vue d'une "femme masquée" pourrait troubler les plus petits enfants, sans parler des problèmes d'hygiène», a-t-il dit. «Nous ne devons pas être obligatoirement toujours tolérants. Imaginons le bain d'une femme occidentale en bikini dans un pays musulman. Les conséquences pourraient être la décapitation, la prison ou l'expulsion. Nous nous limitons à interdire l'utilisation du "burkini" et si cette décision gêne quelqu'un, cette personne pourra toujours prendre un bain dans sa baignoire», a conclu le maire.
Sans grande surprise, le maire Gianluca Buonanno est membre de la Ligue du Nord, un parti régionaliste anti-immigrés qui, d'après Le parisien, a coutume de viser la communauté musulmane.

Beaucoup plus présent en France qu'ici, le débat sur la laïcité/universalisme, popularisé au Québec avec les accomodements raisonnables et le port du voile en France use de toute part d'une rhétorique "pour le droit des femmes". Dans le discours du maire Buonanno, on voit bien comment le droit des femmes est plutôt une instrumentalisation: les femmes de "là-bas" ont des droits et des devoirs spécifiques, il en va de même ici! On pourrait tout aussi bien transformer par "comme elles ne sont pas libres là-bas, elles ne seront pas libres ici"!

Je conviens que le débat est émotif pour toutes celles qui se sont battues pour la liberté de mouvement et le libre-choix, mais il est dommage que plusieurs féministes et militantEs préfèrent s'en remettre au pouvoir répressif de l'État pour vivre leur liberté que de continuer à lutter jour après jour dans et avec les communautés locales pour une transformation des rapports sociaux (y compris des rapports sociaux de sexe). Le discours raciste du maire Buonanno montre bien le rôle de l'État: exclusion des non-citoyens et non-citoyennes, non seulement des gens qui habitent un autre territoire (et qui en théorie sont protégés par un autre État), mais aussi exclusion de l'espace publique de celles et ceux dont on veut limiter le pouvoir de décision politique.

Pendant longtemps, l'exclusion politique s'est opéré de façon affirmative contre le prolétariat (droit politique à ceux...et celles! qui étaient propriétaires) pour ensuite se concentrer à l'exclusion des femmes, des Noir.e.s et des communautés culturelles. Aujourd'hui, la lutte des sans-papiers montre bien comment l'exclusion politique s'opère toujours. L'État est après tout le monopole de la violence sur un territoire donné (y compris sur sa population) pour reprendre l'expression de Max Weber. Si la violence d'aujourd'hui est peut-être en reconfiguration tel que soutient Foucault, il n'en reste pas moins que le racisme et l'anti-féministe se déploie très facilement par le pouvoir d'État pour reproduire un type de citoyenneté qui exclut tout ce qui pourrait le mettre en danger.

Tant qu'à moi, je dirais que si l'État s'est toujours servi d'une division entre les "bons immigrantEs" et les "mauvais"(penson à la colonisation en terres américaines), le féminisme a tendance à opérer le même type de discours entre les "femmes libérées" et les autres. Pour Chandra Mohanty, Spivack et Nurayan (pour ne nommer que ces trois féministes post-colonialistes parmi plusieurs), c'est bien là pour éviter de remettre en question toute la lutte qui a été faite et surtout, éviter de voir combien il reste à faire. Vaut mieux se comparer aux autres qu'avec son idéal. Elles ont montré comment en Inde la rhétorique sur les femmes a servi de justification à la colonisation (ces pauvres femmes, il faut les sauver!) et comment, en contrepartie, la rhétorique anti-féministe a aussi servi aux hommes qui voyaient dans la lutte des femmes le signe parfait de la colonisation (elles ne se rebellaient pas avant!).

Je me demande bien qui est le plus fautif entre un homme qui interdit à sa femme de s'habiller comme elle veut et un autre qui lui interdit de se promener où elle l'entend... Et si on rentre dans cette équation l'idée qu'il y ait une chance (et je conviens que ça prendrait des nuances) que la femme en question décide par choix de porter ces habits religieux, eh bien la réponse est assez simple!

Finalement, je tiens à dire que la vue d'une "femme masquée" ne dérange quiconque lorsqu'il s'agit d'une religieuse catholique ou de la statue de la vierge marie. Personnellement, j'ai été beaucoup plus traumathisée étant jeune de comprendre qu'il faudrait un jour que je m'épile tout le corps pour aller sur une plage que de voir une femme mettre un habit de plongée sous-marine. Tant mieux si des femmes osent défier les critères de beauté existants (même si c'est malheureusement au nom de la religion) j'espère que ça donnera le goût à d'autres d'être critiques de ses propres valeurs et de s'engager dans des voix alternatives. Quant à l'argument de l'hygiène, je ne dirai rien à ces capitalistes qui saccagent l'environnement sans se poser de question parce que je vais devenir méchante...

Sources:
Article sur l'interdiction du burkini en Italie: leparisien.fr
Pour voir que le cie qui produit le burkini n'est qu'une "simple" cie capitaliste comme les autres: ahiida.com

4 commentaires:

anarchopragmatisme a dit…

Excellent billet Julie, mais je suis tout de même en faveur de la laïcité de l'État.

anarchopragmatisme a dit…

Et on pourrait aussi ajouter toute la rhétorique des droits des femmes musulmanes pour justifier fallacieusement les génocides criminels des occidentaux en Irak et en Afghanistan!

Anonyme a dit…

Je ne sais pas trop... Ça me semble pas mal une analyse d'à-plat-ventrisme. Alors, si je comprends bien, puisque ce type de méfiance est instrumentalisé par l'État il faudrait le rejeter? Je pense au contraire que nous devons opérer notre propre critique et combattre l'oppression autant dans nos sociétés occidentales capitalistes que dans tout autre système étatique. Je ne fais pas de différence entre l'islam et le catholicisme. C'est deux parties d'une même mâchoire qui détruit l'émancipation de la femme. Je suis autant troublé par une nonne que par une femme voilée. Je suis en désaccord total avec l'idée de "Tant mieux si des femmes osent défier les critères de beauté existants". Elles tentent en fait de faire valoir des critères de beautés d'un système oppressif différent du nôtre. Ce n'est pas mieux. Il n'y a pas de différence entre une jeune fille vêtue d'une mini-bikini à la mode hollywoodienne et une autre qui suit les dictats de son imam. Je comprends très bien que le féminisme "a tendance à opérer le même type de discours entre les "femmes libérées" et les autres". C'est du passéisme de considérer différemment les femmes opprimés par un État différent.

Julie a dit…

Bonjour,

Tout d'abord, je suis parfaitement d'accord avec la laïcité de l'État. Mais comment la mettre en pratique? C'est là tout mon questionnement. Jusqu'à maintenant, personne ne m'a convaincu que la criminalisation/ l'interdiction / la répression servait la cause qu'on défend.

Ensuite, je suis bien d'accord pour combattre l'oppression, mais il y a encore la sempiternelle question: comment en pratique on peut le faire? Je savais que j'allais choquer avec la phrase "tant mieux si des femmes osent défier les critères de beauté existants" (c'est effectivement pas si simple!). Mais je crois que la meilleure solution pour défier les standards de beauté est d'inclure une diversité et certainement pas, comme on croit souvent dans le milieu militant, d'imposer un "autre" standard. Pour ma part, la pression je l'ai toujours autant ressentie de la part du milieu militant que partout ailleurs même si les critères sont différents.

Finalement, je rajouterais que combattre l'oppression des femmes ne peut venir que des femmes elles-mêmes (de la même façon que la démocratie ne s'impose pas!), ce pourquoi je pense qu'il faille soutenir leur pouvoir d'agir de changer les choses (tout en continuant à dénoncer les religions). Je ne crois pas que ce soient les femmes qui "tentent ... de faire valoir les critères de beautés d'un système oppressif différent du nôtre": personne ne travaille à être opprimée plus! Ces femmes tentent plutôt de tirer leur épingle du jeu d'un rapport de force qui n'est pas en leur faveur et où nous, Occidentaux, peuvent peser dans la balance.

M'enfin, tellement de choses à dire. Merci pour le débat constructif :)